vendredi 1 juillet 2016

Fait divers & caméra subjective.




surtout qu'en refermant la porte d'entrée, elle sait qu'il lui sera impossible de revenir sur sa décision, celle de sortir avec détermination de la maison achetée huit ans plus tôt, après des mois de visites laborieuses et de comparaisons des taux d'intérêt (et même un moment donné l'idée saugrenue - ou  caprice comme se l'était entendu dire) de partir vivre sur un autre continent ( l'Amérique latine chouchou ce serait rigolo), et pour cela, s'obliger à cette détermination, elle a séparé son trousseau de clés en deux, les  trois clés du pavillon (porte d'entrée, garage, véranda arrière) d'un côté, les clés de voiture et du casier au commissariat  de l'autre, le clac de la porte derrière elle ayant produit une petite décharge glaciale tout au long de sa colonne, presque un sanglot retenu ou un tremblement éphémère, l'hésitation momentanée se transformant en impulsion redoutable, elle chante dirait-on, elle chante tout bas, si faiblement que seuls les oiseaux se troublent de sa marche décidée vers la voiture d'où dégringole une ultime pluie sur le gravier déjà trempé par une nuit d'averses (chouchou cette flotte sur la véranda c'est insupportable je ne dors pas et toi) comme si elle avait pu dormir alors qu'elle a vidé la bouteille de vin à laquelle lui, son mari, son homme de dix ans d'amour dégringolé - et cette façon qu'il a de prononcer chouchouuu en traînant sur le ou final, pitié pitié au secours - bouteille à laquelle donc il n'a pas touché ou si peu, un verre au trois-quarts rempli qui a terminé sa course dans l'évier, cependant qu'elle, au moment où il est couché, s'est mise à boire rapidement et comme inconsciemment - lui là-haut s'est endormi - sans goûter, sans le garder en bouche ce vin correct ne fut-ce qu'une seconde, sans en profiter, d'ailleurs de quoi pourrait-elle encore profiter quand la désolation s'empare de tout son corps épais, rebondi comme aime à le qualifier son mari qui pourtant se contente de se caresser à côté d'elle une ou deux fois par mois, prétextant on ne sait quelle fatigue professionnelle ou mal de dos de circonstance, fatigue qui a fini par la gagner aussi, fatigue des enfants qui se chamaillent souvent dès l'aube, fatigue des collègues -et pas seulement les mâles - qui occupent les mêmes espaces sous-éclairés qu'elle, fatigue de sa mère, sept décennies de frustration dont quatre à regretter d'avoir accouché de son unique fille ( tes frères regarde tes frères comme ils sont débrouillards et toi toi toi toujours à demander maman tu fais mes tartines maman je ne trouve pas mon bonnet ), fatigue des repas surgelés qui jamais ne satisfont personne, fatigue des horaires fluctuants, jour nuit jour deux nuits  jour de récupération où rien jamais n'est vraiment récupérer, ni fatigue, ni douleur, ni lassitude, ni colère, fatigue des barres chocolatées qu'elle s'enfile à répétition comme pour se gaver de déprime sucrée et déborder de son pantalon jusqu'à en arriver à couvrir de sa chair la crosse de son arme de service, fatigue d'être ce qu'elle est et comme elle est et comme on la voit et comme on lui parle ou ne lui parle plus et ayant claqué cette porte d'entrée dont elle n'a plus la clé, ayant couru presque sur le gravier pour faire démarrer la voiture, elle s'est faufilée toujours déterminée mais gauche comme une débutante dans la circulation des sorties d'école, et arrivant sur son lieu de travail, répondant à son collègue de l'accueil qui s'étonne de la voir à pareille heure (et même t'étais pas en congé aujourd'hui toi ) qu'elle a oublié des papiers dans son casier, puis entrant dans le vestiaire, ouvrant le dit casier, elle en sort son arme de service, vérifie le contenu du chargeur, ressort de la pièce et salue le jeune gars qui maintenant reçoit la plainte d'un marchand ambulant, ressort du bâtiment, démarre, roule cinq kilomètres, entre dans le bois, prend le chemin cabossé à droite de la barrière, coupe le contact, respire un grand coup, loge le canon de son arme au fond de sa gorge, et voyant le visage de chacun de ses enfants et même finalement celui de son mari et de sa mère, elle ferme les yeux, attend une larme qui ne vient pas et appuie sur la gâchette



Ecrit dans le cadre de l'atelier en ligne de François Bon
http://www.tierslivre.net/spip/spip.php?article4315

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