samedi 8 juillet 2017

LE GAMIN AU CENTRE DU LABYRINTHE / 1. Ce que tu sais et ne sais pas.



Tu y penses beaucoup ces derniers jours parce que le gamin a trébuché sur le relief de son année scolaire et que les enseignants que tu rencontres sont démunis, comme toi. On entend bien qu'il faudrait être plus concentré, plus volontaire, plus organisé, plus travailleur, plus d'un peu tout, mais personne ne dit qu'il faudrait plus d'air, d'espace, de latitude, de silence puis de mots et moins d'analyses sommaires, de grilles de lecture usuelles, de termes tout prêts à servir de commentaire désolé.

Toi, au cœur de toi, tu sais, tu crois savoir, non tu sais, ose le mot, tu sais bien ce qui fait déraper le gamin. Ce qui lui manque, la place qu'il ne prend pas, ce qu'il subit parce qu'il ne cesse de subir depuis plus de dix ans, ce qui l'efface du monde, ce qui l'efface de lui-même et de son droit à être, à réussir ou à rater peu importe, mais à être maître de son chemin, à être autre chose qu'un enjeu, un moyen pour un adulte d'exprimer sa détestation de la vie.

Il y a quelques mois, tu as tenu un "Journal du Tribunal" qui suivait ta énième expérience du Tribunal de la Jeunesse, expérience dont tu n'étais ni l'initiateur ni le porteur, juste le protagoniste sidéré, incrédule devant la liberté donnée à quelqu'un de multiplier les requêtes les unes après les autres malgré les refus successifs de la Justice devant le délire de chacune de ces requêtes, malgré même les condamnations pour harcèlement moral. Ce journal aurait dû s'appeler "Le gamin au centre du labyrinthe" car c'est de lui qu'il s'agit et des conséquences sur lui, ton petit, de moins en moins petit, de plus en plus égaré.

Comme tu ne peux pas rester impassible devant cet égarement, et comme tu te sens impuissant, tu reprends appui sur la langue, seule capable de résister à cette impuissance.

Tu sais, tu sens, tu vois bien que tu ne pourras pas contourner l'obstacle, que ta vie est conditionnée par ça, que ton parcours d'homme, de père, de compagnon, de travailleur, d'auteur, tout dans tes journées, qu'elles soient fluides ou heurtées, tout dépend, descend, découle, dérive de cette année 2005 où tu n'as pas réalisé qu'exprimant un refus à la mère de ton deuxième gamin, tu vas devenir (et ton gamin aussi) l'objet d'une haine sans fin qui te bouffera temps, énergie, argent, santé, travail, concentration, illusions,  amitiés, goût de vivre même par moments.

Alors tu cherches la forme, la porte d'entrée, le courage, l'étincelle, le droit, la légitimité, l'audace, le culot, le ton, la langue toujours.

Alors tu classes les faits, les envois recommandés, les recours, les comparutions, les requêtes, les argumentations, les plaidoiries, les constats, les conclusions, les prononcés. Enfin, tu classeras, tu n'as pas encore commencé à remuer cette boue.

Alors tu revois les flics, les psys, les avocats, les juges, les greffiers, les médecins, toutes les ombres et les fantômes qui t'accompagnent.

Alors tu revis ou plutôt tu sais que tu vas devoir revivre, les nuits interminables, les matins anxieux, les attentes répétées, les couloirs infinis, les fouilles, les portiques de sécurité, les cartes d'identité à déposer, les mines embarrassées des avocats, les documents à relire, les milliers de photocopies d'attestations de témoignages de soutien de certificats de fiches de salaires, les cauchemars criminels dont tu étais le noir héros.

Mais si tu vas le faire pour toi, tu vas aussi le faire pour le gamin au centre du labyrinthe. Pour qu'il y ait une trace. Bêtement. Parce que ce gamin cherche aujourd'hui la sortie et que tu ne peux pas le laisser chercher seul car tu sais que le diable erre dans le labyrinthe prêt à perdre ton gamin. Même si honnêtement, tu ne sais pas en quoi ça pourra aider le gamin.

Peut-être même que tu te mettras en tête de publier ce récit violent. Tu ne sais pas bien pourquoi mais en faire un objet de lecture te plairait, à défaut de te soulager. Tu t'es souvent interrogé sur la réalité de ce que tu vivais. Peut-être qu'en allant au bout de ton récit et en le publiant, tu accepterais que la réalité contienne des histoires tristement passionnantes. C'est en tout cas la seule chose dont tu te sentes capable pour faire sortir le gamin au centre du labyrinthe.

1 commentaire:

  1. C'est saisissant. D'effroi, car a tout le temps j'entends le Minotaure juste derrière la fine paroi du labyrinthe. Sortir de là, et fuir la bête enfermée, oui c'est bien à toi d'écrire le chemin et d'établir le plan. Amitiés.

    RépondreSupprimer