1.
J'ai pris le temps de travailler, je n'ai même pris le temps que de ça.
Travailler.
Parce que le temps, ce coquin iconoclaste, fait se conjuguer deux spectacles quasiment simultanément. Depuis six mois, j'alterne la préparation et les répétitions des deux créations. Autant dire que mes neurones, bientôt de catégorie troisième âge, rament jusqu'à l'apathie en fin de journée où, et je sais que j'ai tort mille fois tort, je regarde ce qui se passe, trame, s'écroule, frappe, dégueule, ment, salit, manipule, extermine dans le monde.
Alors je prends le temps de me coucher en ne sachant pas très bien si j'ai envie de me réveiller et de faire partie de ce monde là. Le lendemain, je me réveille (pour l'instant) bien obligé de constater qu'il va falloir continuer à être partie prenante de ce foutoir nauséabond.
A chaque jour suffit son foutoir.
2.
Je commence une série d'ateliers d'écriture sur le thème du TEMPS. Une des propositions du premier atelier s'appuie sur une réplique du Misanthrope de l'ami Molière, prononcée par Alceste : "Voyons monsieur, le temps ne fait rien à l'affaire". Je ne rappelle pas le contexte, vous n'avez qu'à lire le chef d'oeuvre de Molière après tout.
L'idée est de remplacer le mot temps par les unités de mesure : seconde, minute, heure, jour, semaine, année, siècle (et même... éternité) et d'argumenter (à l'intention d'un monsieur ou d'une madame) qu'aucune unité de mesure ne fera rien à l'affaire. Quelle que soit l'affaire.
Bon, je ne sais pas si ma proposition est claire. On verra. C'est sans doute dans le flou de la proposition que les participant.es écriront.
Espérons!
3.
Travailler sans arrêt, c'est ne plus avoir le temps d'une vie sociale. Déjà que le Covid a foutu ma santé en l'air mais je lui attribue aussi une désagrégation de mes relations sociales. On me rétorquera que c'est moi qui ne sors pas assez de ma tanière. Et ce sera assez juste.
Donc, je travaille, je lis, je marche un peu (pour aller bosser pardi) et je tente de régler les emmerdements qui ont ceci de commun avec le temps qu'ils se déroulent avec une régularité métronomique mais épuisante.
Bref, en attendant de refréquenter l'humanité pour autre chose que du travail, je me sociabilise avec moi-même.
Ce n'est pas rien.
4.
Je prends le temps, par bribes trop espacées, de regarder une série absolument sublime, enfin à mon sens : The English.
Un western avec une héroïne anglaise interprétée par Emily Blunt dont je connaissais le nom sans l'avoir jamais vue jouer. Western qui prend le temps, aborde un ensemble de thèmes forts (vengeance, place des femmes, colonisation) alternant de manière surprenante contemplation poétique et violence radicale. Le travail sur l'image, photographie et cadre, est hypnotisant et rend la violence plus saisissante encore.
Un petit chef d'oeuvre.
5.
Je vais prendre le temps d'écrire pendant plusieurs mois (à partir de juin) et, en dehors du festival Pirouésie au milieu de l'été où j'anime des ateliers chaque année (et qui se révèle être la meilleure semaine de mon année), je dirai non à toute proposition de travail. Peut-être qu'il n'y en aura pas d'ailleurs.
On aurait tort de se croire indispensable et incontournable. L'âgisme existe aussi dans les activités que je pratique et peut-être est-ce le cours normal des choses que de retrouver du temps pour soi, même si on ne sait pas comment on va remplir son assiette jusqu'à la fin du mois.
Et comme on le sait, la fin du mois s'annonce toujours plus tôt.
6.
Pour celleux qui s'intéressent aux processus d'écriture de écrivain.es, je recommande la lecture du blog de Martin Winckler où il détaille pas à pas sa démarche pour arriver à un livre fini et publiable.
Rarement un auteur aura été aussi limpide et humble dans la manière de présenter les coulisses de son travail.
https://wincklersblog.blogspot.com/
A la prochaine.