vendredi 5 mars 2021

Journal jusqu'au jour où... 14

 



 

« Elle ne s’est jamais plainte » dis-tu dans la voiture au retour de ta première opération de la cataracte à l’œil gauche. Tu le dis au sujet de ta mère qui a souffert d’un impressionnant zona un an avant sa mort. Tu me rappelles qu’elle a passé ses trois dernières années dans un petit appartement situé deux étages plus hauts que le tien. Il me faut plusieurs minutes, alors que je conduis sous une pluie énervée, pour que le souvenir s’éclaircisse. J’avais oublié ce studio où vivait ma grand-mère sur la fin de sa vie. Tu avais installé ta mère à portée d’ascenseur. Tu aimerais que j’en fasse autant. Il se fait que je n’habite pas un grand immeuble mais le rez-de-chaussée d’une maison de trois appartements. Les deux autres ne sont pas à moi et pas à louer.

 

Ton appartement dont tu paies le loyer aux filles de ton compagnon défunt est une grotte qui suinte l’amertume et le désespoir. D’avoir perdu ce compagnon jeune, de vivre d’une pension trop juste, de n’avoir pas eu de chance tout au long de ta vie dis-tu, toi qui a deux petits enfants magnifiques et adultes, qui n’a jamais connu le mot cancer, qui n’a jamais connu le mot chômage, qui a toujours eu un toit, même si aujourd’hui il te coûte cher et que de savoir cet argent destiné aux filles et à l’ex-femme de ton compagnon défunt te brûle le cerveau. On peut comprendre.
Ma grand-mère ne s’est jamais plainte. Sans doute. Je ne sais pas. Je ne me souviens pas. Je n’ai pas été comme toi à ses côtés dans la douleur des derniers instants. Ce dont je me souviens, c’est de tes plaintes.

 

Tu t’es plainte de mon père. De sa passivité face au ménage. De ses cadeaux insipides à ton anniversaire ou à la fête des mères. De son âge. Vingt-quatre ans de plus que toi. 
Tu t’es plainte du montant des parcmètres dans ma commune lorsque tu venais garder les enfants. De l’exiguïté de l’entrée de mon appartement. Du plafond trop bas. Du manque de lumière. De la paille dans la cour.
Tu t’es plainte des légumes qui n’ont plus le même goût qu’avant, de la viande qui n’est plus aussi tendre qu’avant, de maintenant qui encore pire qu’avant.
Tu t’es plainte du prix de l’électricité, de celui du gaz, des charges communes, des prix chez Delhaize, des chariots qui roulent mal.
Tu t’es plainte des gens de l’immeuble qui. Des voisins d’en face qui. Du local-poubelle encombré par ceux qui. De ta belle-sœur qui. De moi qui.
Tu t’es plainte des feuilles d’arbres qui atterrissent à l’automne sur ton balcon.
Tu t’es plainte de la poussière qui se dépose dans la seconde qui suit le nettoyage. D’une goutte d’eau sur le plan de travail. D’une griffe sur une assiette. D’un verre mal lavé.
 
Elle s’est plainte de son frère qui ne descend la voir que pour boire son whisky  Elle s’est plainte d’un concombre qu’elle n’avait pas demandé qu’on lui achète  Elle s’est plainte des bijoux que son compagnon lui offrait « alors que je ne demandais rien »  Elle s’est plainte des semelles sommairement essuyées et qui risquaient de  Elle se plaint des extraits bancaires qui n’arrivent qu’à la fin du mois  Elle se plaint du bruit des travaux de renouvellement des terrasses  Elle se plaint  Elle s’est plainte Elle se plaindra
 
tu te plains de la solitude et quelque fois j’entends la solitude se plaindre de toi
 
je me souviendrai que tu te plaignais
de tout sauf de toi





lundi 1 mars 2021

 

1
 
Ce sont des choses qui arrivent
 
Alimenter ses sources à l’aveuglette
Brosser sa vie dans le sens du désespoir
Comptabiliser les miettes à la force du doigt
D’une pierre froide faire plusieurs fois deux coups tièdes
 
Ce sont des choses qui arrivent
 
Éprouver de la joie dans son absence
Falsifier l’origine des paroles par pur plaisir
Gruger ses souvenirs dans l’espoir d’arrondir les murs
D’un rêve d’enfant ne conserver que les passages infranchissables
 
 
2
 
Ce sont des choses qui arrivent
 
Lutter de toutes ses faiblesses
Mélanger le pourquoi avec le pourtant
Nourrir secrètement quelque envie macabre
D’un peu de sable enfin recouvrir sa main endormie
 
Ce sont des choses qui arrivent
 
Pactiser avec un ange noir
Quadriller ce qui reste de mémoire vive
Revenir sur les lieux colorés de ses méfaits
D’une traite et pour longtemps vibrer sans raison
 
 
3
 
Ce sont des choses qui arrivent
 
Refroidir un volcan qui renaît
Saccager de mots vaniteux la beauté
Tordre les clichés gorgés de complaisance
D’une photo au monde exposée craindre l’avenir
 
Ce sont des choses qui arrivent
 
Crever l’ambiguïté d’un geste élégant
Douter de l’honnêteté des espaces verts
Eplucher la trahison comme on arrache un pétale
D’une réflexion malvenue extraire des corolles d’humour


4

Ce sont des choses qui arrivent
 
Peindre ses obsessions de transparence
Questionner des ombres qu’on sait muettes
Retenir les vents contraires pour s’en doucher d’amitié
De douceur folle se masser le ventre et celui oublié des morts
 
Ce sont des choses qui arrivent
 
Fredonner les soirs fuyant l’aube
Gratter son écorce jusqu’aux fibres animales
Hachurer en cadence les jours encore à souffrir
D’un rêve de soi-même égaré ne choisir que l’invisible


5

Ce sont des choses qui arrivent
 
Longer sa mémoire les yeux mi-clos
Manœuvrer discrètement dans le sens des tissus
Nouer avec fougue les étincelles chargées de parfums
D’une chambre usagée décorer les murs creux à coup d’affection
 
 
Ce sont des choses qui arrivent
 
Humer les courants d’airs d’opéra
Idéaliser l’inattendu qui ne saurait tarder
Joncher sa table d’orientation de balises interdites
D’un livre coincé parmi d’autres arracher les pages débordantes





samedi 27 février 2021

Journal jusqu'au jour où... 13

 





Là tu es assise au pied de l’arbre de Noël.
Appuyée contre une luge avec quelques paquets cadeaux.
Mon père est assis de l’autre côté de la luge.
Vous ne vous regardez pas.
 
Là tu tiens une rame sur un canot gonflable.
Et moi l’autre rame.
Nous ramons sur une rivière calme.
La Drôme sous le soleil.
 
Là tu es devant une cascade.
Ton bras droit est posé sur mon épaule.
Tu ne regardes pas celui qui prend la photo.
Mon père.
 
Là tu es allongée sur une serviette au bord d'une piscine.
Tu prends le soleil.
Je te regarde.
Le tube de crème solaire à la main.
 
Là tu es devant une fontaine.
Derrière il y a deux cyprès.
Ton bras droit n’est pas posé sur mon épaule.
Il y a du soleil.
Tu ne regardes pas celui qui prend la photo.
Mon père.
 
Là tu es assise sur un petit barrage de cailloux au bord d'une rivière.
Mon bras gauche est posé sur ton épaule.
On ne regarde pas celui qui prend la photo.
Mon père sous le soleil.
 
Là vous êtes assis sur ce petit barrage de cailloux au bord d'une rivière.
Mon père a son bras droit posé sur ton épaule.
Il porte des lunettes de soleil.
En vous regardant sur cette photo, on pourrait croire.
 
La Drôme. 
1974.
Il faisait beau.







vendredi 19 février 2021

Journal jusqu'au jour où... (parenthèse 1)

 




 

il est collé à la fenêtre on dirait qu’elle attend avec lui que quelqu’un vienne s’arrête monte entre parle au lieu de cela quelqu’un passe sous la fenêtre puis quelqu’un d’autre quelqu’un d’autre puis plus personne puis à nouveau quelqu’un d’autre quelques autres puis plus personne puis la nuit s’engouffre dans la rue empêche son regard la fenêtre devient miroir où il se voit attendre que quelqu’un vienne s’arrête monte entre et lui parle au lieu de cela la fenêtre est la lisière où il sait que personne ne s’arrêtera malgré tout il est collé à la fenêtre et la vie s’oublie en lui progressivement progressivement définitivement elle lui répond qu’elle ne sait pas pourquoi la voiture ralentit en passant sous les fenêtres de l’appartement chaque jour à la même heure non elle ne sait pas pourquoi il se dit que les fenêtres ne mentent pas qu’elles révèlent une vérité témoignent d’un mensonge que lui l’adolescent qui se tait et sait que la mort de la cousine aimée qui vient de déchirer ses quinze ans mettra à nu un jour plus tard pour l’instant il est derrière le rideau assis sur l’appui de fenêtre de sa chambre au deuxième étage il est 18 heures il est chaque jour 18 heures quand dans le cadre de la fenêtre apparaît une voiture qui roule lentement dont le conducteur penché sur son volant fixe une autre fenêtre celle du salon où sans doute elle fait mine de laver les carreaux épousseter un bibelot ranger un vase cirer un meuble caché par le rideau de sa fenêtre on dirait qu’elle observe et s’inquiète avec lui l’adolescent regarde l’homme qui regarde vers le haut vers une autre fenêtre où elle attend ce regard vers le haut vers sa fenêtre vers elle dissimulant le sien dans l’action de la ménagère parfaite qu’elle veut être et qui est un masque pour l’adultère comme est un masque l’assemblage de tuyaux sondes perfusions sur son visage à lui le père vieil homme recroquevillé de cancers que l’attente devant la fenêtre a fini par rendre oublieux rongé sec et bientôt éteint de l’autre côté de la vitre fenêtre obstacle paroi où la mort au travail scrute le regard du fils désemparé de ne pouvoir approcher le si peu de vie qui gît sous morphine obligé qu’il est ce fils unique de l’autre côté de la vitre fenêtre paroi obstacle de constater que toujours la détresse bute contre un carreau sans bruit sauf celui que fait l’incrédulité qui est la sienne à être assis à feuilleter un Pif Gadget sur l’une des quatre chaises de ce couloir élargi donnant sur une fenêtre couverte d’une pluie grise qui accepte la lumière du néon double sa présence et déforme légèrement l’enseigne Police qui nomme ce bâtiment où plus loin dans le couloir une pièce interdite d’accès résonne des questions qu’un homme portant peut-être une arme à la ceinture pose au fils du fils dont le regard est attiré par l’inscription Police qui à l’extérieur surplombe la fenêtre qui lui fait face alors qu’il est filmé par une femme en uniforme qui scrupuleusement a vérifié sur la petite fenêtre poussiéreuse de sa caméra que le visage de l’enfant de six ans était net et suffisamment éclairé par la maigre clarté que laisse passer l’unique fenêtre du local en ce jour de novembre où la luminosité ne laisse plus rien espérer ni que le battement aux tempes cesse dans le couloir sous le regard délavé de la fenêtre qu’il a fallu ouvrir pour apaiser la crise de panique ni que quelqu’un s’arrête monte entre et lui parle pour le détacher de cette fenêtre infernale lui parle parle parle parce que les mots qui vous sont donnés progressivement progressivement vous rendent un peu moins mort ni que la voiture ne soit qu’une voiture de passage celle d’un quidam rentrant chez lui par le même chemin chaque soir vers 18 heures et que ce quidam ne se penche sur son volant que pour regarder cet adolescent à peine dissimulé par le rideau de la fenêtre de sa chambre et qui progressivement progressivement s’installe dans la solitude loin des mensonges et des masques ni que les tuyaux en pagaille autour du visage du père du corps figé du père puissent jamais le faire revenir à la vie qui n’avait été qu’attente à la fenêtre comme était attente à la fenêtre en ce matin de septembre le regard du fils prenant son troisième café devinant son reflet lourd dans la vitre immense du bar face à l’hôpital où les tuyaux sondes et perfusions avaient été désinfectés préparés pour un autre patient qu’il qu’elle qu’ils qu’elles regarde regardent s’en aller progressivement progressivement vers
 

 





mardi 16 février 2021

Journal jusqu'au jour où... 12





 

Salopard.

Je l’entends pour la première fois à l’adolescence. Je l’entends régulièrement, accompagné de larmes et autres portes qui claquent. Le salopard c’est mon père. Tu te sépareras de lui dix-neuf années après ma naissance.

 

Salopard.

Je l’entends à nouveau entre trente et quarante ans. Je l’entends quelque fois, accompagné de larmes et autres cris qui claquent. Le salopard c’est ton compagnon. Ton compagnon mourra subitement un samedi matin, dix-neuf ans après votre mise en ménage. Et cinq ans après mon père.

 

Salopard.

Je l’entends aussi vers trente-six ans. Je l’entends un jour où nous nous disputons au sujet de, accompagné de larmes et autres gestes qui. Le salopard c’est moi. Je comprends à ce moment-là que chaque homme de ta vie est un salopard.

 

L’an prochain, cela fera dix-neuf ans que ton compagnon est décédé.




lundi 15 février 2021

Journal jusqu'au jour où... 11

 



Demande à ton père. Dis à ta mère. Demande à ton père si. Dis à ta mère que. Dis à ton père que. Demande à ta mère si. Dis à ton père qu’il faut. Dis à ta mère que non. Dis à ton père que je. Réponds à ta mère que non non. Réponds à ton père que si. Demande à ta mère que pour demain. Réponds à ton père que puisque. Dis à ta mère qu’alors. Tu diras à ton père que je. Eh bien tu diras à ta mère non jamais. Tu répondras à ton père que non. Tu lui répondras à ta mère que puisque alors. Tu lui diras à ton père que s’il. Réponds-lui. A celle-là que. Réponds-lui. A ce. Que non. Que. Non. Non.

 

Tu lui as demandé ?

Qu’est-ce qu’elle a dit ?

Et il a répondu quoi ?

 

Jamais je n’aurais dû.

Jamais tu n’aurais dû.

Jamais vous n’auriez dû.

 

Tu lui diras à mon père que je regrette de t’avoir obéi au premier « Demande à ton père. »




samedi 13 février 2021