samedi 9 avril 2022

Journal jusqu'au jour où... 22

 





Le fait que tu t’appuies sur ton caddie bleu, le fait que je t’ai acheté ce caddie bleu à Ostende le mois dernier, le fait que tu t’en sers comme canne donc plus besoin de prendre ton autre canne que d’ailleurs tu ne prenais que rarement, on a sa fierté, le fait que je te regarde aller vers le magasin à petits pas fragiles, le fait que tu as juste voulu que je te dépose, le fait que tu m’as regardé remonter dans ma voiture après t’avoir aidée à en sortir, le fait que tu as dit dans l’ascenseur je ne tiens plus sur mes quilles, le fait que c’est de pire en pire, le fait que tu l’as dit toi-même c’est de pire en pire, le fait que tu ne vas plus chez le coiffeur ni qu’aucun coiffeur ne vient chez toi, le fait que ton ancien coiffeur tu n’aimais pas son assistante, elle était brusque selon toi, le fait que tes cheveux tombent informes sur ton front tes oreilles ton cou, malgré le fait que tu dis passer du temps à les laver, c’est fatiguant, pour tenter de les mettre en forme mais le fait que tu es trop fatiguée, que tu ne sais pas te faire une mis en plis toute seule, le fait que marchant penchée les cheveux épars devant les yeux, marmonnant quelque chose que tu crois que j’entends, tu as l’air d’une vieille folle qui va s’effondrer, le fait que je sais que tu vas y passer un temps fou dans ce magasin à lire les ingrédients de chaque produit que tu vas acheter, le fait que tu vas traquer l’huile de palme, ils l’ont dit à la télévision que l’huile de palme c’est mauvais donc qu’on doit acheter des produits sans huile de palme, le fait que tu vas détailler chaque E suivi de trois chiffres car tu les connais presque par cœur ces E suivis de trois chiffres, leur nocivité leur dangerosité, le fait que quand tu vas devoir payer à la caisse, le fait que tu vas fouiller dans ton sac à la recherche de ton portefeuille, le fait que tu essaieras de dissimuler le contenu de ce portefeuille pour que les clients suivants ne puissent voir si tu as de l’argent, le fait que tu vas demander à la caissière si tu peux payer une partie en carte bancaire plus une partie, oh juste quelques cents, avec les pièces de vingt ou cinquante cents dont tu souhaites te débarrasser, le fait que tu trébucheras légèrement en sortant parce que ton caddy à peine chargé de trois produits ne sera pas assez stable pour que tu t’y appuies en toute sécurité, le fait qu’une jeune homme à la peau noire t’aidera à ne pas vaciller puis chuter, comme tu as chuté il y a un an et demi, occasionnant sur tout ton corps des ecchymoses impressionnantes, entraînant sur ta peau des zones d’un noir profond dont tu as mis des mois à te remettre, le fait que tu me raconteras dans quelques jours qu’un jeune homme étranger, un noir mais très gentil, t’a aidée au moment où tu risquais de tomber, le fait que tu marcheras lentement jusque chez toi, t’arrêtant à la pharmacie qui probablement sera fermée entre l’heure du midi, le fait que tu regarderas les heures d’ouverture de chaque jour sur l’affichette malgré que les heures d’ouvertures soient les mêmes sauf c’est vrai le samedi, le fait que tu rentreras dans ton immeuble par les garages avec cette porte trop lourde pour être poussée facilement par une vieille femme de 86 ans avec un sac à main plus un caddie, le fait qu’en te dirigeant vers l’ascenseur tu croiseras ton frère d’un an plus âgé avec un masque car il a eu le Covid la semaine dernière, mais pas de fièvre, le fait que vous vous retrouviez à vos âges dans ces couloirs qui jouxtent les caves comme des enfants égarés dans un monde clos, celui d’un immeuble où vous cohabitez depuis 25 ans, le fait qu’en rentrant dans ton appartement tu enlèveras avant toute chose tes bottines parce que tu as mal aux petits doigts de pieds auxquels les soins de la pédicure n’ont rien pu faire, le fait que tu déposeras le ticket de caisse des courses sur la grande table de salle à manger jonchée de tickets en tous genres, courriers usuels de la banque, promotions de chez Aldi, futurs bulletins de virement à remplir avant mon prochain passage, pour la télédistribution, les taxes d’environnement ou le soutien à un organisme d’aide aux enfants des pauvres, le fait que ayant enchaîné à ton âge, avec ta fatigue, ton accident, tes peurs en pagaille, toutes les épreuves d’une journée aussi morne que les autres, tu me rappelles les journées éprouvantes de mon père où perclus de fatigue, de sénilité galopante, de peurs en pagaille, il errait dans les escaliers de son immeuble jusqu’à ce qu’un voisin le croise, hagard, le pantalon tombant sur les chevilles ou parfois sans pantalon, le fait qu’il soit mort à 86 ans, l’âge qui est le tien actuellement, le fait que tu me parles de ta mort prochaine, de toutes ces armoires qu’il te faut vider, trier, donner mais à qui, vendre mais à qui, pour que je n’aie pas trop à trier, vider, donner, vendre mais à qui, le fait que je vous voie tous deux hagards à 24 ans de distance, affolés, perclus, le corps de plus en plus plié, le cœur de plus en plus décharné, le fait que les 24 ans de différence qui vous séparaient quand vous vous êtes rencontrés se rappellent à moi aujourd’hui que tu as atteint l’âge de sa mort à lui il y a 24 ans, le fait que où serai-je moi dans 24 ans, comment serai-je moi dans 24 ans, serai-je affolé, perclus, décharné, sénile, avec mes peurs en pagaille, le fait qu’attendre 24 ans pour qu’on me regarde errer dans une cage d’escaliers ou devant la vitrine d’une pharmacie ou devant l’accumulation de tickets de caisse ou de factures à payer ou de notices de médicaments ou simplement

attendant fixe, mutique, livide, qu’on vienne me visiter, n’importe qui, un voisin, un fils, un chat,

 

le fait que j'aurai sans doute fini par hériter de ce caddie bleu  

 

le fait qu’on peut ne pas souhaiter en arriver là et un jour décider pour soi sans attendre une prochaine visite hypothétique

 

 

 

 

« Le fait que… » forme empruntée au livre de Lucy Ellmann Les Lionnes aux Editions du Seuil, traduit de l’anglais par Claro


dimanche 21 novembre 2021

Journal jusqu'au jour où... (parenthèse 3)






 

Tu ne m’as pas vu.

Mais je t’ai vu.

 

Je roule. Dimanche 15h.

Je vais animer un atelier d’écriture de l’autre côté de la ville.

Les rues sont occupées par les touristes et les visiteurs de musées.

Je roule et j’arrive sur la place où trône notre Palais de Justice.

Le mastodonte. Qui s’effrite.

La lumière est belle. La grande roue est en action. Attraction.

J’entame le rond-point.

Et je te vois.

 

Je crois d’abord voir mon père.

Sauf que mon père est plutôt petit et mort il y a vingt-trois ans.

Je te vois marcher voûté. Comme hagard.

Tes jambes sont légèrement fléchies.

Tes cheveux sont en nombre et blancs.

Tu as les mains glissées dans la poche de ta veste.

Je roule au pas et manque de percuter une voiture sortie d’un parking.

Je n’ai ni le temps ni l’espace pour garer ma voiture.

Je poursuis ma route.

Non, je refais le tour du rond-point.

Savoir où tu vas.

Vers les musées ? Vers la grande roue ? Vers les petites rues en contre-bas ?

Je voudrais m’arrêter.

T’arrêter.

Te demander pourquoi tu n’as pas répondu à mon sms au printemps dernier.

Le seul que je t’aie envoyé depuis qu’on a inventé les téléphones portables.

Le seul.

Je te vois disparaître dans la petite foule. Seul.

Je roule. Seul.

 

En te voyant, j’ai vu mon père.

En toi mon père.

En toi mon père et moi.

En toi. Moi.

Moi avec dix-sept ans de plus.

Moi marchant voûté hagard main dans les poches.

Moi seul dans la septantaine.

Moi parmi la petite foule.

Moi je crois que tu es seul.

Je crois que nous sommes seuls.

 

Vivre dans la même ville sans jamais se voir ni se parler.

Et être d’un même père.

 

Tu ne m’as pas vu.

Mais je t’ai vu.

 

Et j’ai vu notre père.

Espérer toujours que tu réapparaisses.

Et voilà que ce dimanche tu réapparais devant moi.

Pour disparaître.

 

Tu ne m’as pas vu.

Tu ne me verras jamais.

Tu mourras avant. 

Avant que le hasard des rues et des ronds-points ne nous mette face à face.

Ou moi.

 

Je roule. Dimanche 15h.

Je vais animer un atelier sur les liens.

 

PS: J'ai tapé ton nom dans Google, onglet images. Rien. Sauf quelques photos de moi ou de spectacles que j'ai montés ou joués.

 

Sur Google, toi c'est moi.






 

samedi 23 octobre 2021

Journal jusqu'au jour où... 21

 



 

« Et puis la vieille Yvonne devenait difficile à soigner. Sa pauvre tête s’en allait, elle se fâchait maintenant, disait des méchancetés et des injures ; une fois ou deux par semaine, cela la prenait, comme les enfants à propos de rien. »

            

Pêcheur d’Islande - Pierre Loti

 

 

Elle n’a pas dit deux mots qu’un soupir fuse et colore l’heure et demie qu’on va passer ensemble. Pas ensemble. Pas vraiment ensemble. Elle dans sa réalité de plus en plus étriquée, apeurée, épuisée. Moi dans un effroi de plus en plus oppressant. Le petit-fils lui, dans l’amour et le respect pour sa grand-mère sans doute. Il ne dit rien. Il restera factuel quand je lui en parlerai au retour. Dépression est son mot pour qualifier l’état de sa grand-mère. De pire en pire en vieillissant est sa précision. Protection.

Elle s’avance voûtée, embrasse son petit-fils, traîne son corps vers la cuisine où nous venons de déposer plusieurs sacs de courses. Elle déplore je ne sais quoi à propos de je ne sais qui. Je n’écoute pas, mes vertèbres se taisent de douleur. Une heure trente à arpenter deux grandes surfaces ont eu raison de mes nerfs et de mes lombalgies si fraternelles. Voyant que je peine à me relever après m’être penché pour extraire un cubi de vin rouge d’un grand sac, elle s’étonnera de ce mal au dos 

depuis quand tu as ça

depuis quarante ans

Je lui rappelle les kinés que je fréquentais déjà à la fin de mon adolescence, dont un qui me mettait des plaques chauffantes sur les reins. Je lui rappelle que j’ai été réformé au service militaire pour un ensemble de problèmes au dos. Elle reconnaît qu’elle a oublié et très vite, alors qu’elle range une bouteille de vin blanc dans le frigo, elle dit

je bois pas beaucoup - je suis jamais soûle - mais j’aimerais me soûler - j’en ai vraiment ras-le-bol

Elle a 85 ans, ses cheveux tombent dans ses yeux désormais, et elle redit qu’elle en a ras-le-bol, le regard affalé sur les trois bouteilles de vin blanc.

Après, il faudra reprendre sa journée, reconduire le fils, se concentrer en répétition, répondre à des mails, écrire une ébauche de texte pour une revue québécoise.

Après, on se demandera une fois de plus

pourquoi vieillir si c’est pour vieillir comme ça - dans une telle tristesse - une telle détestation de sa vie - une telle peur du moindre papier – une telle crainte de payer un produit cinquante centimes plus cher dans telle grande surface - une telle incompréhension des paramètres ivres de ce monde où tout change avant d’avoir existé – pourquoi vieillir si c’est pour vieillir comme ça

J’aurai perdu beaucoup d’énergie comme chaque fois à lui dire

prends une femme de ménage – ne fais pas ça toute seule – pourquoi nettoyer le sol d’un garage qui ne t’appartient pas – non toutes les femmes de ménage ne sont pas des voleuses – non les chiffres sur ta prise de sang n’ont rien de dangereux – les valeurs sont là à titre de repères – ton médecin ne t’a pas rappelée parce qu’il n’y a rien d’inquiétant au contraire – moi aussi j’ai trop de cholestérol – oui je vais faire les paiements en rentrant non je ne les oublierai pas – non – oui – non – je ne sais pas – allège-toi la vie - repose-toi – fais des siestes

et d’autres choses que je ne dirai pas, qui n’auraient eu aucun effet, seraient restées lettre morte. Elle s’est énervée en lançant un

tu es têtu !

Elle a raison, je vais arrêter de suggérer, de proposer. Il n’y a pas un exemple dans l’histoire longue de nos incompréhensions où mon avis ait pu avoir un effet quelconque sur son comportement, ses choix, son humeur, son état. Sa dépression interminable.

Je suis reparti avec une question, toujours la même : d’où vient qu’en vieillissant, certaines personnes soient gagnées par une agressivité permanente à l’égard de tout et de tous ? Est-ce que sentir que la vie se fatigue nous entraîne dans une rage si folle, si extrême que la seule solution pour tenir encore soit de maudire jusqu’à la moindre parcelle tout ce qui constitue le vivant autour de nous ? Qui nous survivra, le salaud.

Dans la voiture, j’ai dit à mon fils que je ne souhaitais pas - pour elle - qu’elle vive encore longtemps. Il n’a pas bronché. Peut-être choqué. Peut-être pas. Parler ainsi de sa mère. Est-ce parler pour soi ? Dans la semaine déjà, évoquant les mauvaises perspectives que m’offre ce dos qui m’accompagne comme un cadeau empoisonné depuis le début et les problèmes de mobilité qui vont apparaître tôt, je lui disais que vieillir impotent, je ne le voudrais pas. Là non plus, il n’avait rien dit. J’ai blagué sur la vacuité de mon testament auquel je devais penser sans tarder. Ça ne l’a pas fait rire. Et en fait, moi non plus.

Un jour, il faudra bien que je lui raconte, à lui et à son frère, d’où vient que ce dos ait été brisé dans l’enfance.



 

dimanche 10 octobre 2021

LE MYSTERE BARTLEBY : carnet de création / 6

 



Qu'écrire encore sur le processus de création? Alors que la date approche, l'angoisse aussi et qu'il y a mille petites choses à faire : un bouton à consolider sur la veste, d'autres chaussettes à acheter, tout comme les boissons pour le bar, le programme à mettre en page (merci Stéphanie!) et à imprimer, répondre aux demandes de réservations, aller voir la salle d'une école où nous jouerons en avril, etc... Et bien sûr, répéter, chercher, creuser en soi pour offrir au personnage et au texte ce qu'il y a de plus sincère. Ressentir chaque passage, chaque mot, chaque sentiment, chaque état. Ça ne vient pas d'instinct, c'est du boulot et les jours ne se ressemblent pas.

 

Peut-être dire ceci aussi : le long travail de maturation d'un spectacle amène quelques fois à réinterroger certains choix, à se questionner sur la lisibilité de ce qu'on va jouer, à s'écarter d'un concept ou d'un fantasme de départ pour arriver au concret de la représentation qui s'annonce. Au concret de son corps d'acteur, de ses capacités et de ses limites (ou supposées telles - et on est mauvais juge). Ces derniers jours, j'ai remis en question quelques axes de recherche, j'ai simplifié la mise en scène. J'ai cherché à ralentir le texte, à le faire respirer autrement, en me basant sur ma respiration, mon énergie et non pas tenter d'approcher une ou des énergies supposées de personnage(s). La mise en scène c'est aussi ne pas trop mettre en scène, laisser de l'air et du flou, des interstices et des absences, des espaces en tout cas où la rencontre entre un texte, un public et un acteur va pouvoir exister. Donc, j'apprends à abandonner trop d'idées et à alléger.

 

Cette semaine, nous construisons aussi le spectacle avec son univers sonore, créé par Martin Enuset (oui mon fils). Et nous tenterons les premiers filages, à savoir jouer sans s'arrêter toute la pièce, car dans le fond, c'est bien ce que vous attendez, de voir... toute la pièce.

 

On se retrouve à partir du 27 octobre. Merci d'avoir partagé ici ce processus de création. 

 

 


 

 

 

vendredi 17 septembre 2021

LE MYSTERE BARTLEBY : carnet de création / 5



Tiens, j'ai finalisé le visuel du spectacle. Ce dessin de Kafka est exactement ce que je cherchais comme image. La voici. 


Tiens, j'ai souvent écouté le compositeur Henryk Gorecki durant le processus d'écriture. J'aime chez lui ces contrastes, ces suspensions, cette force parfois solennelle, cette étrangeté. Il semble avoir composé les soubresauts et les heurts d'une personnalité comme celle du notaire face à Bartleby. J'espère m'en nourrir pour les nuances du jeu. 

https://www.youtube.com/watch?v=Z00ukZVeigE&list=PLioM3RBE6PFc6JuohlkB1Qn1YDaeoOoRz&index=5&t=698s&ab_channel=PedroH.Soares

 

Tiens dans le spectacle ce sera la musique composée par Martin Enuset que vous entendrez. Je lui ai demandé des petits modules assez brefs, des variations pouvant s'insérer entre les chapitres. Il y en a 14. Ces courts instants musicaux ne sont pas là pour illustrer quoi que ce soit mais pour faire respirer la représentation et permettre au personnage comme aux spectateurs/trices de suspendre pour l'un sa parole, pour les autres la réception des émotions.



 


Tiens, j'ai finalisé la scénographie et la lumière. Dans le dispositif comme je l'ai envisagé, il manquait encore une structure pour marquer plus l'espace et s'approcher de ce que je cherche à créer : un sentiment d'arène, de cercle clos, de labyrinthe mental. Un espace où le personnage serait comme une souris qui tourne dans un espace sans porte. Je crois que ça fonctionne. En tout cas, depuis hier, je répète dans cette scénographie et elle aide à créer chez moi/le personnage ce sentiment de tourner en rond dans son cerveau.

 

Tiens, sur la suggestion de Valériane De Maerteleire, nous avons présenté une version de 30 minutes en lecture aux responsables de l'association Pierre de Lune qui se charge de faire circuler le théâtre et les animations à l'école. Un matin à 10h, je me suis donc retrouvé dans un petit bureau du Botanique à lire cette version ramassée devant les responsables de l'association, Laëtitia Jacqmin et Christian Machiels. J'avais le trac et très mal dormi. Et joie, ils ont trouvé le sujet et le texte tout à fait pertinents pour proposer au secondaire supérieur cette lecture avec animation. Ce qui me réjouit, c'est de constater que ce texte, écrit en 1853, trouve écho aujourd'hui et l'idée de partager des rencontres avec des étudiants apporte un sens supplémentaire à ce projet.


https://www.pierredelune.be/ 

 

Tiens, il y aura encore un carnet de création vers le 10 octobre et puis on se retrouvera pour les représentations.


Merci de votre lecture!





 

dimanche 12 septembre 2021

Journal jusqu'au jour où... 20






J'ai écrit dans le texte 18 : Tu ne sais pas que j'écris.

Et oui, tu mourras un jour sans jamais savoir que j'ai écrit ce texte, montage de trois textes différents, trois gouffres que tu as superbement ignorés. Alors je le publie dans la continuité de ce que j'écris autour de toi, autour de mon père. Donc autour de moi. Autour de mes fils. Je le publie car je l'ai relu ce matin, suite à un mail de François Bon qui avait accueilli ce texte dans sa revue Tiers-Livre et cet accueil m'avait touché. Et que ce texte soit possiblement lu a été déclencheur d'un processus d'écriture de soi, sans honte, sans complaisance j'espère, mais devenu incontournable, vital. François avait choisi un extrait pour titrer ce texte: "Le mineur a souhaité s'exprimer seul". Il avait vu juste. Ce mineur c'est un de tes petits-fils. Ce mineur c'est moi 36 ans plus tôt environ. Tu as tout superbement ignoré. 

Je le publie car tu ne liras jamais rien de ce qui s'essaie dans cette écriture: comprendre pourquoi l'ours n'a pas tué l'ogre.

 

 

 "Le mineur a souhaité s'exprimer seul"

 

1.

On se gare dans la cour. Le bâtiment est imposant.

L'audition audiovisuelle prescrite par madame Le Procureur du Roi du Parquet de M. a été réalisée le jeudi 08/10/09 dans les locaux conformes de la Police Fédérale de M.

Nous entrons et nous dirigeons vers l'accueil. Je montre la convocation.

Lors de notre premier contact avec le mineur au sein du local d'accueil, nous lui expliquons le déroulement d'une audition audiovisuelle et abordons avec lui la notion de personne de confiance.

Dans la minuscule salle d'attente qui n'est qu'un élargissement du couloir, sur une table basse, le Journal de Mickey.

Le mineur a souhaité s'exprimer seul.

D'autres enfants sont venus ici.

Cette audition a été menée selon la technique du questionnement non inductif et par étapes successives.

Comme au cinéma, des hommes passent devant nous un gobelet à la main et une arme automatique à la ceinture.

2.

La chose apparaît un matin. En tout cas, on vous dit qu'elle est là. Désormais. Mais elle est apparue plus tôt vous vous en doutez. Simplement, vous l'ignoriez. Et cela vous allait très bien ce stade de l'ignorance. Très bien.

Vous êtes sûr? Voilà ce que vous aurez envie de demander, mais vous vous abstiendrez. Pourquoi mettre en doute ce qu'on vous dit? Ce n'est ni le lieu ni la personne. Ni la chose à mettre en doute. La chose est là. C'est une évidence. Un fait.

3.

Devenir ours.

Voir pousser des poils, des griffes, un museau, une queue courte et de petites oreilles.

Se vêtir d'une épaisse fourrure. Trois couches, rien que ça.

Flairer l'intrus. Filer le rongeur. Fouiller les bois morts.

Froisser les orties. Frôler les fougères. Flâner parmi les genêts.

4.

Désormais. Il va falloir composer avec elle. S'en accommoder, l'accueillir, la respecter, l'accepter. Inutile de ruser, comploter, la sous-estimer, la mépriser. La chose aura toujours une longueur d'avance. On vous le dit, on vous l'explique, on vous le détaille. Photos, analyses, chiffres, graphiques. Vous l'entendez, vous le voyez,  vous acquiescez. Pas sûr que vous compreniez tout.

Vous allez vous en occuper de la chose. Oui. Vous n'allez pas faire comme si elle n'était pas là. Ce n'est pas votre genre. Vous allez la regarder bien en face, sans agressivité mais sans vous abaisser cependant. D'homme à homme.

5.

Le mineur s'est exprimé aisément et sans stress apparent.

Un type menotté apparaît entre deux portes. Puis disparaît, entraîné par une main invisible.

A l'issue de l'audition nous procédons à la saisie des deux supports utilisés pour l'enregistrement vidéo de l'audition, soit deux DVD's de marque SONY (DVD-R 120 min/4.7 GB).

Le soleil s'est absenté en ce début d'après-midi.

A notre demande de savoir s'il connaît la raison pour laquelle il est venu nous rencontrer à la police, le mineur répond: "Oui heu, pour te dire des choses."

Un mot d'excuse pour l'école. Ne pas oublier de demander un mot d'excuse.

A notre demande de s'expliquer à ce sujet, le mineur répond : "les choses à propos d'O.V. et heu... et... pour te dire des choses sur lui, ce qu'il me fait. C'est l'amoureux de ma maman et voilà!"

Plusieurs pages sont manquantes dans ce vieux numéro du Journal de Mickey.

6.

Désormais. Vous croiserez un nombre incalculable d'individus ignorants de cette chose qui vous concerne. Et c'est bien normal. Vous regarderez le monde différemment sachant que la chose est là. Et c'est bien logique. Vous y penserez à la chose, vous vous en voudrez d'y penser. Et c'est bien compréhensible. Vous en rêverez, vos nuits en serons chamboulées. Et c'est bien humain. Il se pourra d'ailleurs qu'une nuit, dans un de vos pires cauchemars, vous entendiez quelqu'un dire: "Oh arrête, ce n'est pas si grave! On s'en remet de ces choses-là!" Et c'est bien dégueulasse

7.

Devenir ours.

Lécher la sève sur l'écorce. Laper l'eau des mares.

Soulever les pierres. Sinuer entre les bosquets. S'aventurer dans les clairières.

Laisser son empreinte dans la boue, dans la poussière, dans la neige.

Croiser cerfs, blaireaux, perdrix, bouquetins, éperviers, chamois, renards, hiboux, marmottes, écureuils et couleuvres.

8.

Désormais. Vous aurez à coeur de vous documenter, de chercher par vous-même, de maîtriser le sujet pour être à égalité avec lui, de vous parer en somme à toute éventualité. Vous déplorerez par moment cette soif de savoir. Parce que, soyons francs, vous vous enliserez dans la masse de ces informations, sommaires souvent, trop techniques toujours. Vous étoufferez de ce vocabulaire, de ce jargon vulgaire, de ces déductions bancales, de ces conclusions hâtives où s'égare votre esprit. Vous mélangerez le fondé et l'infondé, le sérieux et l'approximation, le détail et le tout. Vous vous viderez de tant vous remplir.

Et vous vous demanderez les soirs de pluie: pourquoi moi, pourquoi maintenant, pourquoi.

9.

Rapport d'expertise de E. F. né le 07/11/2002. Victime potentielle de maltraitance.

Les couleurs sont immondes dans ces vieux exemplaires du Journal de Mickey.

Outils utilisés: Echelle d'intelligence pour enfants WISC-III, Test de l'Arbre de Koch, Test projectif du Rorschach, Analyse des dires selon la CECA.

Les aventures de l'Oncle Picsou le passionnent. Riri, Fifi et Loulou sont avec lui. Il fait partie de leur petite bande. Ils sont quatre pour quelques instants. Tant mieux.

Lors de cette audition, l'enfant tiendra le discours suivant:

"je suis là pour mon beau-père", "pour dire les choses qu'il fait", "c'est l'amoureux de maman", "il m'attache des colsons derrière le dos", "il me fait pipi dessus dans la douche", "le pipi, c'est de moins en moins mais pas le colson", "parfois j'arrive à le défaire", "j'essaie aussi de lui en attacher", "il fait bouh avant", "ça arrive quand maman fait des courses ou travaille", "quand je lui raconte, maman dit que je dois me défendre", "il m'attache parfois aussi les pieds", "je prends ma douche tout seul, il rentre et il fait pipi en me demandant si je veux me rincer", "je lui dit arrête", "c'est arrivé plusieurs fois", " la première fois qu'il m'a attaché, je jouais avec Sophie et Léa", " il m'a attaché", "la dernière fois c'était dans l'atelier", "une autre fois, j'étais dans le divan", "il a mis mes mains derrière mon dos et il a attaché", "maman et Sophie et Léo ont vu ce qui s'était passé", "maman dit que ce qui se fait à St Denis. reste à St Denis", "maman sait pour le pipi et elle dit qu'il faut que je me défende", "il fait ça qu'à moi", "je l'ai dit à la police et à papa", "si maman sait pour les policiers, elle va se fâcher sur papa", "maman veut que je vienne plus chez elle", "parfois je reste longtemps les mains attachées quand il veut pas me détacher".

10.

Désormais. Il arrivera que vous vous interrogiez sur les raisons de taire la chose ou de ne la révéler qu'à tel ou telle plutôt qu'à elle ou lui. Ou eux. Comme si la chose était honteuse. Comme si on allait vous juger, vous dédaigner, vous bannir, vous exclure. Vous oublier. Comme si votre rapport aux autres allait s'en trouver altéré, abîmé, dégradé. Vous jugerez cela idiot. Mais vous êtes idiot des fois.

La chose deviendra dès lors un secret. Pas très bien gardé puisque pas pour tout le monde. De la part de ceux qui seront dans le secret, vous aurez droit à tout: apathie, empathie, silences, sourires, main sur la main, encouragements, accolades, analyses, commentaires, compassion, comparaisons. En fait, cela fera très vite beaucoup de monde et, inévitablement, vous n'aurez pas toujours choisi les bonnes personnes.

11.

Devenir ours.

Déjeuner d'herbes, broussailles, faines, glands, tubercules.

Compléter de fraises, framboises, mûres et myrtilles.

Les jours de fête, de mulots, de brebis ou de chevreuils.

Prendre du poids pour l'hiver et vivre sur ses réserves de graisse.

Choisir un territoire. Chercher une tanière. Choisir sa tanière.

12.

Désormais. Certains dans votre entourage, impressionnés, impressionnables, n'oseront plus vous en parler de cette chose. Ils vous parleront d'un tas d'autres choses mais pas celle-là. Vous vous en étonnerez mais que pourrez-vous y faire sinon constater. Il vous arrivera bien d'espérer que ces mêmes personnes finissent par oser s'inquiéter de la chose. De son état, son développement, sa progression, ses conséquences, son sens même. Cela vous arrivera.

Vous aurez aussi le sentiment que certains vous parlent moins ou, carrément, vous voient moins depuis la révélation de la chose. Que la chose a, en quelque sorte, créé une distance entre vous, instauré un éloignement qui se confirmera avec le temps.

Et vous vous demanderez les soirs de vent: pourquoi justement eux, pourquoi justement maintenant, pourquoi.

13.

Riri, Fifi et Loulou sont attachés à une chaise. Impossible de se dégager, le lien est un colson. On ne défait pas un colson. On le coupe avec une pince ou un cutter.

Devenir ours.

Oncle Picsou, après avoir bien ri de les voir incrédules et démunis, consent à les détacher. "A la douche!"

Etre lourd et rapide et agile.

14.

Désormais. Vous trouverez totalement indélicat le fait que quelques uns se plaignent de menus détails (à vos yeux, n'est-ce pas, laissons à chacun le droit de s'embourber dans ses angoisses), se lamentent d'autres choses qu'ils trouvent encombrantes et qui vous paraîtront si petitement ridicules, anodines, futiles. Vous en ressentirez une envie assez radicale de les virer de votre répertoire. Mais vous serez tolérant et, au bout du compte, parce que vous êtes empathique, vous en viendrez à leur prêter une oreille attentive. Vous en oublierez éventuellement la chose qui vous occupe pour vous occuper des choses des autres. Eventuellement.

 

 

15.

Oncle Picsou enlève son training. Ses trois neveux sont déjà sous la douche. L'eau délave ces couleurs sommaires. Tout d'un coup, Picsou entre et dit : "Vous voulez vous rincer?". Un oui choral. Trois fois oui. L'ogre leur fait pipi dessus.

Etre mal léché. Etre en peluche. Etre en cage.

A la police, nos trois petits amis diront: " On dit 'arrête' et il continue jusque quand il a fini."

Etre Teddy, Winnie et Baloo.

16.

Désormais. Vous ferez des jeux de mots débiles et des plaisanteries douteuses, ce que l'on appelle de l'humour... Vous ferez mine de prendre la chose par-dessus la jambe. Vous vous présenterez en vainqueur assuré de la chose. Vous serez un gladiateur, un agent spécial au service du combat éternel contre la chose. Vous serez un titan, une machine de guerre, un dieu. Vous serez immortel.

17.

L'inspecteur demande ce que Picsou répond.

Etre adoucissant pour le linge.

"Rien" sera la réponse.

Etre surnommé "le père", "le seigneur", "le vieil homme".

18.

Enfin. Il y aura des soirs où vous aurez envie de hurler que cette chose vous emmerde, vous pompe, vous épuise, vous écrase, vous assomme, vous domine, vous lamine, vous paralyse, vous tétanise, vous foudroie. Pas la chose elle-même. Juste la pensée de la chose. Le fait de penser à l'existence de la chose. A sa présence. Aux photos, aux analyses, aux chiffres, aux graphiques.

Vous aurez envie de prendre la chose, de la coller au mur, de la tenir sauvagement, de l'insulter, de la rabaisser, de la baiser, de la pulvériser, de l'humilier. Vous aurez envie de sortir ce qu'il y a de plus veule, de plus violent, de plus destructeur en vous. Simplement pour lutter à armes égales.

Car vous aurez compris que la chose risque bien de grandir, de vivre sa vie indépendamment de votre volonté. D'ailleurs, vous a-t-elle demandé votre avis avant de s'installer comme ça, sans crier gare? Non. Il est probable que, selon le même principe, la chose ne s'inquiète pas une seconde de votre état d'esprit (ne parlons même pas d'émotion) si elle venait à occuper plus de terrain dans votre vie. En ces temps d'individualisme forcené, vous ne voudriez tout de même pas que la chose se soucie un instant des effets et dommages que sa venue inopinée occasionne. Quoi encore?!

Vous ne voudriez pas qu'en plus, la chose vous informe du calendrier de son projet colonisateur! Vous verrez bien! Merde! On compte sur vous pour vous adapter et réagir en conséquence. L'imprévisible est source de bonheur, rappelez-vous ça! De bonheur et de jouissance!

19.

Une caméra enregistre cette réponse. Elle sera consignée dans un rapport d'expertise. Picsou ne sera jamais inquiété. Et gardera ces immondes couleurs.

20.

Enfin. Il arrivera un soir (de pluie, de vent ou de quoi que ce soit) où vous aurez terriblement besoin de parler de cette chose. Et que personne (bien ou mal choisi) ne soit là. C'est pour cette raison que vous vous resservirez un verre de vin.

A la santé de la chose.




 

mercredi 25 août 2021

LE MYSTERE BARTLEBY : carnet de création / 4


 

Après une pause de quelques temps consacrée à la préparation et à l'animation d'ateliers d'écriture en Normandie au festival Pirouésie, reprise du travail de mémorisation... C'est là qu'on voit que les neurones ne sont plus de toute première fraîcheur et qu'il faut bosser et bosser encore. Mais enfin, les dernières pages se profilent et le jeu, la recherche dans l'espace va pouvoir commencer. L'espace de jeu est définitif et le sol sur lequel je vais jouer est acheté et découpé... Il faut encore peindre les chaises, trouver un costume et réfléchir à la question des lumières et du son. Le tout devant s'installer facilement chez des particuliers.

 

Ce travail de mémorisation est d'autant plus compliqué que j'ai réalisé une seconde adaptation plus courte (30 minutes) destinée à être présentée dans les écoles avec une animation à la clef. C'est Valériane De Maerteleire (oeil extérieur sur le spectacle) qui m'a proposé ce projet, pensant que les thématiques du spectacle (le refus, la désobéissance, l'exclusion, la différence) peuvent trouver écho auprès des étudiants. Cette version en classe sera lue car impossible que j'intègre dans mon cerveau deux versions différentes du texte. De toute façon, c'est le principe de ces animations : lecture puis discussion avec les élèves. Il n'empêche, je dois jongler entre des formulations du texte différentes. Nous présenterons ce projet pour les écoles aux responsables de Pierre de Lune, centre scénique jeunes publics, le 14 septembre. Si ça leur plaît, ils soutiendront et diffuseront le projet. Je répète donc en ce moment cette lecture tout en répétant déjà la version théâtre... Travail d'équilibriste...

 


 

Comme pour toute création, il faut communiquer... Donc, il faut un visuel. N'étant ni graphiste ni expert en programme de mise en page sur ordinateur, je me suis quand même lancé tôt ce matin dans un essai sur le programme Canva. Je suis arrivé à un résultat simple, sans folie certes, mais pour une première communication, je me suis dit que ça passerait. Je cherchais une silhouette de personnage reclus sur lui-même et je me suis souvenu des dessins de Kafka. J'ai donc emprunté à Franz son personnage d'homme assis dans ses pensées. Merci Franz! Quant aux briques rouges, elles font partie de l'histoire mais n'en dévoilons pas trop...

 

A bientôt pour la suite...