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lundi 17 juin 2019
La comptabilité des jours
Aujourd'hui 9 mai, il manque 14 jours pour arriver au 23 mai.
On a laissé passer du temps. On s'est occupé à des projets divers. On a vu des potes et on a imaginé de bosser ensemble et d'aller rechercher l'ami Voltaire pour dire quelques trucs sur quelques scènes accueillantes. On a aussi réfléchi à comment s'en sortir de cette mélasse financière et de ce fait, on a envisagé de se délester de sa voiture, de diminuer les quantités dans les assiettes (mais on est gourmand) et d'autres choses presque pas avouables, souvent ridicules. On a beaucoup lu et découvert des auteurs, des blogs, on a trouvé du sens à l'avancée des journées, on a visionné un film sur le mathématicien Alan Turing avec ses gamins, on a vu revenir l'allergie à ce qui vole et matérialise le printemps (et rencontrant la pollution urbaine en devient redoutable et assomme et brûle la gorge). On a questionné encore des potes qui utilisent la vidéo pour poursuivre expérience d'écriture par l'image et installer programme de montage et tenter de s'en sortir, toujours s'en sortir. On a même reçu une brève initiation de son fils de 19 ans et comme c'est agréable de se faire apprendre des choses par sa progéniture. On a fait parfois au détour d'un coup de blues en fin de soirée le récapitulatif des amis qu'on s'est fait dans le métier (mais quel métier au fond?) en vingt-cinq ans de déambulations tous horizons et les comptant sur les doigts (des deux mains heureusement) on a dormi heureux que ceux-là se soient trouvés sur votre parcours (Céline, Ana, Annette, Christophe, Stany, Eléonore, Patrick, Isabelle, Pierre...). On s'est dit que, ces derniers mois, avançant dans l'écriture, recevant tellement de quelque amitié fraternelle née au travers du web, on a conforté ses choix, comme s'être éloigné des vieilles manières de faire du théâtre attendu et moribond, réinvestir sa pratique et envoyer balader les acquis soporifiques, réinventer une place hors statisme. On s'est souvenu de la maladie du père, à l'époque si peu nommée Alzheimer, mais voyant un autre cas proche et lisant justement à quelques jours d'intervalles qu'un auteur cher, sans doute y était confronté, on a replongé dans ces instants sidérés jusqu'à la disparition de l'être aimé.
Et puis, les jours entraînant les jours, le 23 mai est apparu sur la ligne d'horizon et le décompte a recommencé. La comptabilité des jours est pathétique mais elle est. Elle fixe l'anxiété et remet le gamin (au centre du labyrinthe) au cœur des préoccupations. Ce que les attentats ont postposé va advenir dans pas longtemps. Pas longtemps.
On a laissé passer du temps et ce long temps s'est raccourci pour former un seul mot.
samedi 1 octobre 2016
Laver les mains
il a fallu
classer
ordonner
autrement présenter
relire par même occasion
un libellé "Journal de Tribunal"
accès plus simple pour affaire compliquée
interminable
inépuisable
tentative d'épuisement d'un lieu
tentative d'épuisement d'un dossier
tentative d'épuisement d'un corps
tentative d'épuisement d'un esprit
tentative d'épuisement d'une santé
glaçante récurrence
et pour s'appuyer dessus
écrire une suite
une suite de fragments
éclats
la vie et ce qu'elle est devenue
somme d'éclats
sommes
sommes-nous
chante Bashung
sommes-nous débarrassés de cette boue
prière
aux fantômes
à la nature
à la vie
au reste de la vie
à la mort
au projet de la mort
en soi inscrit
prière
à soi
à sa résistance
sa combativité
sa sauvagerie
prière
au monde
petite prière
grande prière
silencieuse prière
honteuse prière
prière
à la boue
malaxe
chante Bashung
je m'en lave les mains
j'ai dans les bottes des montagnes de questions
chante Bashung
des montagnes de questions
voudrais m'en laver les mains
une bonne fois
pour toutes
prière
Journal de Tribunal J - 14. Vie mentale.
Aujourd'hui 10 mars, il manque 14 jours pour arriver au 24 mars
Il n'est pas simple de rester au centre, debout, droit, disponible, souriant, affable, confiant, volontaire, constructif, aimant, intelligent, souple, inventif, économe, généreux, sage, honnête et beau.
Il n'est pas simple d'être reconnaissable. Même pour soi.
Journal de Tribunal J - 13. La boue.
Aujourd'hui 11 mars, il manque 13 jours pour arriver au 24 mars.
Je dois aux espaces verts et aux forêts des instants inoubliables où, à coups de grandes respirations, j'ai évacué le trop plein (le cul et le dos) du brassage régulier, quasi quotidien, des requêtes multiples qui m'ont mené devant un juge. Souvent au cœur de la verdure, dans la contemplation fatiguée des fougères et des chênes, des étangs et des canards, j'ai pu reprendre l'air, comme on va prendre l'air et d'ailleurs je l'ai rendu, inspirant et expirant, cherchant toujours à renouveler l'oxygène.
C'est que, depuis dix ans, une certaine idée de la saleté, de la salissure, de la souillure s'est installée je ne sais où en moi et à force d'être trainé (le mot est juste) devant les tribunaux, comme on est trainé dans la boue, il m'est arrivé de me sentir sale, poisseux, puant.
Une petite virée en lointaines végétations ardennaises ou en proches allées au parc voisin, peu importe, il fallait se régénérer, se laver des monceaux d'allégations mensongères, calomnies, ignominies répandues à tour de pages.
Il ne suffisait pas d'être à chaque fois mis hors de cause par le juge pour être lavé. Ni de recevoir un euro symbolique pour harcèlement moral. Procédure et paperasse que tout cela.
Non, toucher des arbres, entendre craquer des branches, cueillir des plantes sauvages comestibles, observer des renards depuis un abri, sillonner des chemins boisés à vélo. Il le fallait.
Journal de Tribunal J - 12. La paille.
Aujourd'hui 12 mars, il manque 12 jours pour arriver au 24 mars.
Il y a cinq colonnes sur le document intitulé "Prestations du 17-06-15 au 05-11-15". Un numéro de dossier 15.0023 et le nom des deux parties.
Ces colonnes/rubriques sont intitulées Date - Prestataire - Devoir - Durée - Détail.
A la date du 17-06-15 les initiales FH, le code 01 Conférence au cabinet 1h00 et cli en détail.
A la date du 29-07-15 les initiales CM, le code 13 Téléphone 5' et mail cli en détail.
Ainsi de suite on trouvera sous la rubrique Devoir : Correspondance, Attente, Plaidoiries, Conclusions, Consultation.
Les durées vont de 5' à 1h10 et sous la rubrique Détail, on lit : disc cli avt et après audience ou encore correct et ajouts projet ccl accord.
Tout cela est très clair. Est devenu clair avec le temps.
Cela c'est la moindre seconde passée par les avocats pour s'occuper de vous et de votre dossier. Tout y passe. Temps de rédaction, temps de parole, temps de réflexion, temps d'attente, temps de présence, temps de consultation.
Le temps c'est de la paille. Le temps vous met sur la paille.
Leur temps c'est votre argent.
En dix ans, quelques milliers de pages ont été rédigées, photocopiées, envoyées, archivées.
En dix ans, quelques milliers d'euros ont été versés, empruntés, remboursés, brûlés.
Le temps c'est de la paille. L'argent flambe bien. La paille aussi.
L'argent n'a pas été octroyé au plaisir d'aller au restaurant (exceptionnellement), de louer un gîte plus de six jours (rarement), de constituer une épargne pour les études futures ou à d'autres plaisirs si petits soient-ils. L'argent a été affecté à cela et parfois, lors de tel ou tel boulot d'ordre alimentaire, je voyais cet argent disparaître avant que le travail ne soit fini. Et pour les boulots qui n'étaient que plaisir mais bénéficiaient toutefois d'une rémunération, celle-ci prenait la poudre d'escampette et filait dans les rubriques mentionnées plus haut.
Le temps c'est de la paille. On pourrait se rouler dedans et avoir le cul qui gratte d'y forniquer joyeusement. Mais non. On est juste assis dessus, sonné, sidéré qu'on puisse en ce monde se retrouver sur un banc froid parce qu'une personne qui n'a plus d'autre occupation dans la vie que de vous la pourrir décide de remettre le couvert régulièrement.
Le temps c'est de la paille. Et le vie est un fétu.
Journal de Tribunal J - 11. Traces.
Aujourd'hui 13 mars, il manque 11 jours pour arriver au 24 mars.
Attente étirée d'une audience.
Désordre et fracas des souvenirs en pagaille.
Mémoire cruelle.
Relecture de documents qui n'auraient jamais dû exister.
Les doigts tremblent.
En septembre 2009, E.C. se rend dans les locaux de la zone de Police de Bruxelles afin de déposer plainte pour des faits de maltraitance.
On vient d'où?
On va examiner des refus de paiements de contribution alimentaire, des questions d'allocations familiales. Qui garde quoi? Qui rembourse à qui?
On est passé par où?
Par là.
E.F. et son papa déclarent qu'aucun membre de la famille proche ne souffre d'un trouble psychologique ou psychiatrique et n'a jamais fait l'objet d'une investigation professionnelle dans ces domaines.
Pourquoi n'a-t-on pas dormi un certain nombre de nuits?
On a traversé quoi?
Ceci.
Monsieur dit avoir déposé plainte suite aux enièmes dires de F concernant les agissements de...
et
Monsieur dit avoir pris conseil auprès de son avocat avant de déposer plainte.
et
Lors de cette audition, l'enfant tiendra le discours suivant :...
Pourquoi n'est-on pas devenu sauvage?
On a lu quoi?
Il m'attache parfois aussi les pieds.
et
La dernière fois c'était dans l'atelier.
et
Ca arrive quand maman fait des courses ou travaille.
Que faut-il pour que de la maltraitance physique soit reconnue?
Des traces, mon bon monsieur.
Des traces.
Journal de Tribunal J - 10. Fait divers.
Aujourd'hui 14 mars, il manque 10 jours pour arriver au 24 mars.
Pourquoi le sommeil incertain est-il devenu la norme?
Pourquoi les premières joies de l'enfant né se transforment-elles en heures déchirantes?
Pourquoi se sert-on de l'enfant pour déverser sa haine du réel?
Pourquoi dit-on à l'enfant que son père est un éléphant de mer?
Pourquoi laisse-t-on l'enfant au milieu d'une gare à 7 heures du matin?
Pourquoi demande-t-on à l'enfant de taire ce qui s'est passé?
Pourquoi l'enfant doit-il endurer l'interminable posture victimaire de l'adulte?
Pourquoi ne pas laisser l'enfant vivre son enfance?
Pourquoi arpenter les couloirs résonnants des commissariats?
Pourquoi arpenter les couloirs résonnants des hôpitaux?
Pourquoi arpenter les couloirs résonnants des tribunaux?
Pourquoi arpenter les couloirs feutrés des cabinets d'avocats?
Pourquoi l'accumulation des violences se matérialise-t-elle en cellules malvenues?
Pourquoi le temps ne fait-il rien à l'affaire?
Pourquoi le cœur s'emballe-t-il?
Pourquoi le corps se noue-t-il?
Pourquoi les yeux s'embuent-ils?
Pourquoi le sommeil n'est-il plus sommeil?
Pourquoi ne pas être devenu le protagoniste d'un fait divers?
Journal de Tribunal J - 9. La joie.
Aujourd'hui 15 mars, il manque 9 jours pour arriver au 24 mars
Toute entreprise de destruction, contre sa propre volonté, ne peut ôter la joie
voir revenir le gamin de l'école
sentir le corps chaud du gamin blotti contre soi dans le canapé
assister à un tour de magie dont le gamin s'imagine qu'on ne voit pas les coutures
aider le gamin à terminer son devoir
s'interroger avec le gamin sur l'utilité des mathématiques
regarder dormir le gamin aux alentours de midi un dimanche
dire du mal, comme le gamin, de ce professeur borné et vieux jeu
remonter aux côtés du gamin une ruelle de maisons ouvrières et recevoir un cours sur les types d'habitat
Toute entreprise de destruction, contre sa propre intention, produit de la vie
observer le gamin reprendre la lecture d'Harry Potter ou Charlie Hebdo
apporter au gamin une troisième crêpe en ce congé de carnaval pluvieux
entendre le gamin raconter un détail d'un spectacle vu six ans plus tôt
imaginer avec le gamin l'agencement à venir de la chambre
caresser à quatre mains le chat récemment accueilli et désormais complice du gamin
rire de la blague dont le gamin a oublié la chute
passer sa main dans les cheveux trop longs du gamin
sourire au gamin de toute la détresse accumulée
Toute entreprise de destruction, contre sa propre détermination, dessine un nouveau paysage
Journal de Tribunal J - 8. Le silence.
Aujourd'hui 16 mars, il manque 8 jours pour arriver au 24 mars.
Il est 7 heures. Le sommeil s'en est allé à 6h30. Tout seul, sur la pointe des pieds. Les douleurs lombaires et le rayonnement aigu qu'elles provoquent dans le bassin ont eu raison de la position couchée. Peu d'heures de repos, comme souvent. Sans doute aurait-il fallu éteindre la lampe de chevet plus tôt. Mais Georges Perec avait accaparé mon attention et j'avançais dans "Espèces d'espaces" plein de questionnements sur les ateliers d'écriture à animer bientôt.
Le gamin est parti tôt pour se rendre au départ d'un voyage scolaire de trois jours en Hollande, coïncidant avec la semaine où il ne vit plus ici mais là-bas, loin, trop loin de Bruxelles. Dès l'instant où la porte se ferme derrière lui, le silence emplit l'appartement.
Le silence n'est jamais silence. Le craquement du parquet sous les pas, le ronronnement du frigo, le son étouffé des voitures. Des vies vont et viennent au dehors. Ici tout semble mort. En attente. Les livres, les miroirs, les lampes, les plantes, les chaises, tout semble s'être endormi pour une semaine. Ici les fantômes règnent en maître pour une semaine.
Ironie du silence.
.
Aujourd'hui, je vais me pencher sur le projet Ma vie d'enfant, adaptation théâtrale à écrire d'après le roman de Maxime Gorki. L'histoire de cet enfant confronté à la violence des adultes et dont il doit s'émanciper pour devenir à son tour adulte, ne peut que faire écho à la violence subie par le gamin. Son voyage de trois jours le sort du labyrinthe. Il va passer une frontière, loger sur une île. Même dans le cadre de l'école, ce seront des moments de liberté, à l'écart de ses parents.
"Vivre, c'est passer d'un espace à l'autre, en essayant le plus possible de ne pas se cogner" écrit Perec. Dans la cuisine/couloir qui coupe l'appartement en deux, souvent nous nous cognons les enfants et moi. Ils traversent cet espace rectangulaire long et étroit rapidement alors que j'y suis statique, tout à la préparation du repas ou à l'exécution des tâches ménagères liées à l'usage d'une cuisine.
Ironie de l'espace.
Pendant une semaine, plus aucun risque de se cogner.
Sauf au silence.
Ironie de l'espace.
Pendant une semaine, plus aucun risque de se cogner.
Sauf au silence.
Journal de Tribunal J - 7. Les lapins et les sirènes.
Aujourd'hui 17 mars, il manque 7 jours pour arriver au 24 mars.
On était bien tranquille.
On gambadait.
Il y avait bien des bruits au loin, voitures, gens, tout ça qui pétarade qui s'excite.
Le temps était clément. On jouait inconsciemment.
On vivait.
Petits et grands.
C'était bon.
Ca faisait 2'22" que le cinéaste amateur jouait son Kubrick.
Soudain un boucan pas possible. Ca arrive souvent ce genre de tintamarre.
Le type qui nous filmait a cru qu'on détalait à cause de ça.
Pas du tout.
On foutait le camp parce Stanley commençait à nous les chauffer sévère avec son téléphone portable.
Chez nous c'est pas fait pour lui.
Le parc c'est pas fait pour emmerder les autres.
C'est pas parce qu'il a besoin de s'aérer et d'évacuer ses angoisses qu'il faut nous mater le cul.
Si ca se trouve, il va publier la vidéo sur YouTube.
Pas gêné le réalisateur de série Z.
Un moment, il a quand même cessé son truc.
Bien obligé, on s'était tous réfugiés à la maison.
Alors il est allé filmer les canards.
Ah le con.
Journal de Tribunal J - 6. La santé.
Aujourd'hui 18 mars il manque 6 jours pour arriver au 24 mars.
Et comment va la santé?
Oh ben vous savez ce qu'est, on rajeunit pas.
Le corps souffre.
On a toujours bien un bobo par-ci par-là.
Ca, c'est pour dans quelques années (ca ira vite), genre au cocktail de l'Union des Artistes ou de la Sacd.
Bonjour vous êtes bien au cabinet de Jacqueline D. Je serai absente jusqu'au 21. Vous pouvez faire appel à madame Van K. dont voici le numéro...
Que dit madame Van K, une fois dans son cabinet?
Merci de laisser vos chaussures dans la hall.
Les premières douleurs au dos remontent à..?
Fin de l'adolescence. Réformé pour tassement des disques lombaires.
Ah oui, ca fait un bout de temps...
Oui, 35 ans en gros...
Et là en ce moment?
Bloqué depuis 8 jours. Sais pas comment me mettre. Assis, couché, c'est douloureux. Seuls la marche, le mouvement soulagent.
On va voir ça. Vous pouvez vous déshabiller, ne gardez que les sous-vêtements...
Ouf.
Quelque chose de particulier pour l'instant?
Voilà la question! Quelque chose de particulier pour l'instant...
Hop, en deux minutes, je résume dix ans de... calvaire/tourments/bassesses/intimidations/manipulations/barrez les mentions inutiles/il n'y en a pas/tout est bon/la liste est longue/n'en jetez plus/ça déborde/et ça doit bien se foutre quelque part ces tensions/bordel.
On s'allonge chez l'ostéopathe comme chez le psy...
Penchez-vous.
En avant.
Sur le côté gauche... droit...
La douleur est plus forte à gauche?
A gauche, je crois...
Mmmm.
Allongez-vous.
Asseyez-vous.
Bien au bord.
Penchez-vous.
Oui jamais simple ces histoires de tribunaux...
Posez le genoux gauche sur ma hanche.
Poussez.
Légèrement.
Inspirez.
Poussez quand vous expirez.
On recommence.
Plus lentement.
D'autant que c'est toujours l'enfant qui trinque...
Pas faux, mme Van K! Mais, comme vous le constatez, mon dos, ma colonne, mes vertèbres, mon bassin ont leur part du gâteau.
Faudra se revoir la semaine prochaine.
La machine n'est pas en très bon état.
50 euros.
Ma mutuelle ne rembourse pas.
Ah oui, toutes les mutuelles de le font pas.
50 euros quand même.
Elle le pense mais ne le dit pas.
Vous pouvez vous rhabiller.
Ouf.
Mission : trouver 50 euros pour la semaine prochaine.
Journal de Tribunal J - 5. Le sein.
Aujourd'hui 19 mars, il manque 5 jours pour arriver au 24 mars.
Le cartable était resté chez moi. Le gamin parti en voyage scolaire le mercredi, jour de passage habituel vers la résidence maternelle, revenait vendredi en fin de journée. Il fallait donc lui apporter le cartable à son retour pour qu'il l'ait le weekend.
La mère est le parent biologique ou adoptif de sexe féminin d'un enfant, le parent biologique ou adoptif de sexe masculin d'un enfant étant le père, et définie en langue française comme une « femme qui a mis au monde, élève ou a élevé un ou plusieurs enfants ».
Vu qu'il avait une valise à roulette, un sac à dos et son cartable à reprendre pour repartir dans le village lointain et maternel, j'avais suggéré au gamin que sa mère vienne le chercher et qu'il ne soit pas obligé de prendre métro et train en soirée pour rejoindre la pampa. Il s'était donc arrangé par téléphone avec elle pour qu'elle soit à l'arrivée du bus scolaire.
Le mot qui signifie « mère » est un des plus répandus au monde à travers toutes les langues indo-européennes (racine ma), ainsi que dans beaucoup d'autres (en chinois par exemple : pinyin ma). En français, le mot maman résulte d'une formation enfantine par redoublement, semblable au latin, au grec mamma qui veulent dire « sein » (cf. mamelle).
Lui apporter ce cartable était aussi l'occasion pour moi de le voir deux minutes, juste deux minutes dans une semaine d'hébergement maternel. En arrivant sur l'esplanade où le bus devait arriver, saisi par un froid déprimant, j'ai attendu sous mon bonnet, faisant les cent pas et même plus. Le bus tardait et, renseignement pris auprès d'autres parents qui attendaient, il aurait beaucoup de retard, coincé qu'il était sur le ring. Revenir de voyage scolaire un vendredi en fin de journée alors qu'on arrête un terroriste d'importance en même temps que se tient un sommet européen est une très mauvaise idée.
Dans le cas des mammifères comme pour les humains par exemple, la mère porte l'enfant (d'abord appelé embryon puis foetus) dans son utérus à partir de sa conception jusqu'à ce qu'il soit suffisamment développé pour naitre. C'est au terme de la grossesse que la mère accouche de l'enfant. Après la naissance, la poitrine de la mère produit du lait pour nourrir l'enfant.
Point de mère venue d'un village lointain non plus sur cette esplanade. Sans doute coincée dans les embouteillages aussi? Non, simplement pas venue. Et probablement suis-je aussi là pour ça, constater qu'elle ne viendrait pas chercher le gamin, que je m'en doutais, que c'était trop loin, trop fatiguant, qu'il fallait certainement s'occuper de ses autres enfants, prioritaires imagine-t-on.
Pour les organismes non sexués, « mère » est parfois utilisé pour dire « parent », dans le cas des organismes unicellulaires qui se reproduisent par fission, la « mère » désigne la cellule qui se divise pour produire des « filles ».
A un moment, quelqu'un s'est avancé vers moi. La grand-mère maternelle. Avec un sourire de maternelle circonstance, elle a proposé de prendre le cartable pour que "je ne sois pas obligé d'attendre". Suave attention dont je la remercie. Elle a ajouté que le gamin dormirait chez elle à Bruxelles. J'étais fatigué, transi de froid et, sachant que le lendemain il fallait faire de la route, monter câbles et projecteurs pour jouer le soir à l'anniversaire d'une amie, j'ai choisi de partir sans le voir, ne fut-ce que deux minutes.
Les mères ont un rôle très important dans l'éducation des enfants et le titre de mère peut être donné à une femme qui n'est pas le parent biologique de l'enfant mais qui remplit le rôle de celui-ci et élève l'enfant.
Le rôle de mère. Pas d'audition pour ce rôle-là.
Journal de Tribunal J - 4. Le coeur
Aujourd'hui 20 mars, il manque 4 jours pour arriver au 24 mars.
Depuis deux jours, il fait plus froid.
Ou c'est une impression peut-être.
Le décompte du temps à l'œuvre ici me glace le coeur.
Ce qui réchauffe.
Dans le vent glacial de la forêt, mousses, arbres nus, sapins, fougères, racines font du bien.
De suite rassuré en forêt.
Ce qui réchauffe.
Les commentaires élogieux des spectateurs hier soir. Un homme, pas loin des quatre-vingts ans, parle de "découverte" après avoir vu un spectacle aussi proche dans le salon de la maison de son frère. Un autre admire le sens de notre démarche de proximité. On parle circuit court, transition, simplicité. Quelque chose est en marche. Un peu partout.
Ce qui réchauffe.
En ouvrant Facebook, découvrir que François Bon a publié mon texte "Devenir ours". Etre transi d'émotion d'avoir été lu par lui, accepté par le bonhomme. Publié dans sa revue Tiers Livre.
Le texte proposé est une tentative de composer un texte au départ de trois autres. Il est en lien, bien sûr (pourquoi bien sûr) avec ce journal, avec les dix années écoulées, avec l'enfance abîmée du gamin, les conséquences sur la santé du père du gamin et sur le désir, parfois, de devenir ours.
Cet accueil par François Bon d'un texte si difficile à produire me réchauffe le cœur.
Journal de Tribunal J - 3. La piste.
Aujourd'hui 21 mars, il manque 3 jours pour arriver au 24 mars.
A 15h, un dernier coup de téléphone à l'avocat est prévu.
C'est vous qui appelez est-il précisé dans le dernier échange de mail.
Les minutes d'entretien seront facturées et je paie la communication.
Qu'est-ce qui pourrait encore être tenté à trois jours d'une audience?
Quelle ultime proposition faire à la partie adverse pour qu'elle enterre la hache de guerre?
Quelle réflexion amener dans le débat contradictoire qui va se dérouler devant la juge?
Quelle lueur?
Quelle trouvaille?
Quel compromis?
Quelle suggestion?
Quelle piste?
Une idée a fait son chemin ces derniers jours: tout payer.
Ne pas demander que l'autre parent intervienne pour moitié dans les frais liés au gamin.
Ne rien demander.
Assumer seul, comme par le passé.
Comme depuis le début.
Prendre acte du désengagement financier de l'autre parent.
Ce parent qui en veut le titre, le temps de présence égalitaire mais n'en veut pas supporter les conséquences matérielles.
Qu'est-ce qui peut faire changer le cours des choses?
Qu'est-ce qui n'a jamais été tenté?
Qu'est-ce qui reste?
Reste-t-il quelque chose quelque part à sauver?
Un gamin.
Journal de Tribunal J - 2. Rêve noir.
Aujourd'hui 22 mars, il manque 2 jours pour arriver au 24 mars.
Il faisait beau ce matin. J'ai hésité. Métro? Pas métro.
Schaerbeek - Saint-Gilles.
Une réunion pour un projet qui se rapproche.
Un peu de tram et le reste à pied finalement.
Se concentrer sur la prochaine aventure à mener. De nouvelles collaborations. Une belle équipe que je connais peu. Il y aura de la vidéo, du travail d'ombre, des rétroprojections, un pianiste live. Tout cela est excitant, assez nouveau pour moi un tel mélange d'écritures.
Rêver ensemble.
S'éloigner un moment de ce qui oppresse.
En tout cas c'était le projet en déjeunant.
La réalité sera:
revenir de cette réunion à pied (1h30 de marche c'est toujours ça de pris pour l'embonpoint)
entendre les sirènes déchirer la ville
sentir la tension tomber sur la cité comme un filet sur un banc de poissons
entendre les sirènes déchirer la ville
réaliser que hier c'était bien hier et qu'aujourd'hui on est un cran plus loin
imaginer le gamin en sécurité en principe dans son école
entendre les sirènes déchirer la ville
manger un sandwich trop vite
reprendre la voiture pour chercher le gamin à l'école
entendre les sirènes
entendre
entendre
entendre
en tendresse
être déchiré aussi
pour ceux qui meurent là un matin dans la cité
pour un monde devenu si noir si près
pour le gamin qui marche tous les jours dans la cité et dans un monde noir.
Journal de Tribunal J - 1. Cauchemar blanc.
Aujourd'hui 23 mars, il manque un jour pour arriver au 24 mars.
Il manque un jour.
Appris hier l'attentat dans le métro par un sms de mon autre gamin alors qu'il est en voyage scolaire au Portugal, alors que je venais d'apprendre celui de l'aéroport. Ce message dit "attentat dans le métro Arts-Loi Schuman". Ces stations le gamin au centre du labyrinthe les traverse pour aller à l'école, du moins quand il vient de son hébergement maternel. Comme il traverse les gares aussi à devoir faire, une semaine sur deux et à 13 ans, 70 kilomètres en train et métro pour rejoindre son établissement scolaire. Le cœur s'emballe vite à l'idée que le gamin est passé là une petite heure avant le grand boum.
Il manque l'autre gamin pour se réchauffer ensemble.
Regardé hier soir, et sans doute jusqu'à la nausée, les informations télévisées. Attirance et répulsion. Pourquoi rester devant cet écran? Impossible d'entamer quelconque conversation sur quoi que ce soit d'autre. On va donc se coucher avec cette journée cauchemardesque comme terreau d'insomnie.
Il manque un grand lit pour tous se serrer fort et longuement.
Des flots de sang, je patauge dans des flots de sang, je ne sais où, un lieu qui ressemble au tunnel du métro enfumé vu aux infos en boucle boucle boucle boucle, je dérape dans ce sang, ça glisse, le sang est blanc soudain, blanc blanc blanc, je cherche mes gamins dans un brouillard infini et silencieux, il est 4h56, 4h56, 4h56, l'heure blanche des insomnies prévues.
Aujourd'hui, il va falloir attendre demain.
Vivement demain 14h.
Qu'on y soit.
Qui mal y pense.
Journal de Tribunal J - J = 0. La blague.
Aujourd'hui 24 mars, il manque x nombre de jours avant la date X.
J'avais prévu de m'y rendre à pied. Respirer la ville encore choquée pour relativiser l'angoisse nombriliste. Préparer le mental à encaisser le rituel glaçant de l'accueil où certainement militaires, flics, super flics et méta gardes allaient me fouiller. (On fouille bien les gamins de 13 ans à l'entrée du métro - ouvre ta veste, ton cartable, c'est ok - dixit mon gamin en revenant de cette première journée d'école post terrorisme de proximité). Emprunter les ascenseurs aux parois réfléchissantes car tout et tout le monde réfléchit dans un Tribunal. Ca fume et ça soupire, ça complote et ça tient des documents par tonnes entières. C'est le royaume de la messe basse et des mines enrobées.
Je m'apprêtais à attendre une heure deux heures trois heures que ce soit mon tour, notre tour à nous parents du gamin dans le labyrinthe, réunis en ces lieux par la enième démarche baptisée requête de la part du parent qui n'est pas moi. Je m'attendais à subir vingt minutes de plaidoirie saignante avec volonté de destruction évidente, comme déjà subi par le passé, et même si ces effets de manche sulfatés me sont devenus coutumiers, on ne s'habitue pas vraiment à entendre sa petite personne trainée dans le caniveau sous un déluge d'allégations mensongères et de postures victimaires.
C'était sans compter sur un élément tout bête. Il suffit à un avocat de déposer la veille de nouvelles pièces au dossier et de profiter du flou qui entoure la tenue ou pas des audiences au vu des attentats qui nous sont tombés sur le cœur, pour que tout soit reporté à une date ultérieure.
Bien joué. Pas très fin, classique, attendu (enfin je ne m'y attendais pas dois-je bien reconnaître).
De toute manière, le bâtiment est resté fermé aujourd'hui et tous, parents ahuris et parents offensifs, parents meurtris et parents inconscients, nous serons prochainement convoqués car nous n'y couperons pas aux regards des greffiers, juges et procureurs, ni aux fouilles des agents de sécurité.
Les meilleures blagues ont une fin. Un jour ou l'autre.
Journal de Tribunal J + 3. Le temps.
Aujourd'hui 27 mars, il manque 57 jours avant le 23 mai.
Le temps est assassin ou compté.
Le temps est une anneau de Moebius.
Ce qui finit commence.
Ce qui devrait s'arrêter se poursuit.
Ce qui avance recule.
Ce qui se passe n'a pas lieu.
Ce qui adviendra s'est déjà produit.
Les - sont des +.
On s'assied. On réfléchit.
Le 24 mars s'appelle le 23 mai.
Par le coup de baguette d'un avocat et d'un attentat.
On mesure à nouveau sa petite vie à l'aune de l'histoire sanglante.
On se prépare à attendre, attendre, attendre.
Faut-il continuer à écrire et recommencer le décompte?
Journal de Tribunal J + 11 - 43. Un peu cher.
Aujourd'hui 4 avril, il manque 49 jours avant le 23 mai.
Il m'a appelé en ce matin du 4 avril. Avais-je sa carte d'identité? L'avait-il laissée sur son bureau?
Je n'étais pas chez moi, je savais qu'il devait partir en Espagne, c'était une surprise que sa mère voulait lui faire, même si elle ne partait pas avec lui, elle m'avait averti par sms, me demandant de garder le secret, comme si nous étions complice de la surprise à lui faire, j'avais simplement demandé où il serait, dans quelle ville ou quel hôtel, sachant seulement qu'il serait avec sa grand-mère maternelle et son compagnon, aucune réponse n'était venue.
Sa voix est comme figée, il semble inquiet de la disparition de sa carte d'identité, inquiet non de l'objet volatilisé, mais des conséquences que cela semble avoir sur l'humeur de sa mère. Pendant la conversation téléphonique, j'entends derrière lui la voix maternelle parlant vraisemblablement au téléphone aussi. Je comprends que devant décoller aujourd'hui, il y a panique à bord, mais qu'il n'est toujours pas au courant de la raison de cet énervement autour de sa carte d'identité.
Je réponds, je regarderai en rentrant, en fin de matinée, à quel moment as-tu utilisé cette carte, tu l'as sortie récemment, tu l'avais pour le voyage scolaire en Hollande, oui ou non, ses réponses sont brèves et suspendues dans la tension qui l'entoure à l'autre bout du fil, je te rappellerai, elle doit bien être quelque part, pourquoi en as-tu besoin, je sais pas c'est maman qui demande.
Cette carte ne sera pas sur son bureau ni ailleurs dans sa chambre, j'aurai fouillé parmi les revues, derrière et sous les meubles, sous la couette, des fois que, en plus il avait rangé sa chambre juste avant de partir, je le rappellerai donc, après avoir reçu un nouveau sms de sa mère disant qu'il ne pourrait pas partir, qu'il n'avait pas sa carte, qu'elle était sans doute chez moi et que, sous-entendu que je m'invente, j'étais responsable de cette disparition et peut-être même l'instigateur.
Quel est son sentiment au gamin au centre du labyrinthe à 13h25 ce 4 avril? Lui a-t-on dit pourquoi cette carte d'identité était subitement capitale en ce jour? Si oui, réalise-t-il qu'il a loupé un séjour en Espagne, lui qui rêvait de prendre l'avion? Si oui, s'en veut-il d'être parfois négligent et désordonné mais à 13 ans, qui ne le serait pas? L'an dernier, il n'était pas parti en vacances avec sa mère qui avait cru bon d'emmener aux sports d'hiver toute sa petite famille sauf lui. L'air de rien, ça l'avait marqué. Moi aussi. Comment peut-on dire à un enfant de 12 ans que s'il vient en vacances, cela risque de coûter un peu cher?
Pas de sports d'hiver, pas d'Espagne. Pas d'identité. Pas de sentiment.
Il parlait au téléphone comme s'il était observé.
mercredi 28 septembre 2016
L'attente / 2. Un sourire.
L'attente s'est cachée là ce matin. Sous le tapis. A entendu ta voix dans le parlophone du quatrième étage, t'a reconnu, parfaitement identifié vu qu'une caméra te filmait au moment où tu t'es présenté. Elle a eu le temps de constater tes cernes et ta mine défaite, pas seulement par les 45 minutes de pédalage urbain. Elle s'est dit que tu aurais besoin de quelques instants seul à côté des revues qui traînent avec people au bord de la séparation.
L'attente est intriguée par le mouvement que font tes chaussures, surtout celle de droite au bout de la jambe qui tremble. Comme l'attente est vigilante, elle devine qu'il ne faut pas jouer trop longtemps avec ces pieds qui pianotent le tapis charnu. Elle remarque aussi que tu bouges beaucoup sur le siège et que tu consultes ton portable avec régularité. Elle décide alors de se confondre avec les portes de l'ascenseur et t'offre l'arrivée en grandes pompes de ton interlocuteur qui te gratifie d'un "Comment ça va?" tout à fait inapproprié mais poli. L'attente te fait un sourire mais le remarques-tu? Pas sûr.
L'attente te voit quitter la salle d'attente. Elle entend les pulsations de ton muscle cardiaque et pleine d'empathie vient t'apporter un gobelet rempli à la fontaine à eau. Elle te voit disparaître derrière une porte d'où elle te verra ressortir grosso-modo une heure plus tard. L'attente a trouvé cette heure de grosso-modo interminable. Elle a eu beau faire les 100 pas, elle a perçu l'âpreté de l'échange verbal au-delà de la porte et si elle avait pu, elle serait venue t'épauler, te conseiller, te réconforter, mais ce n'est pas ce qu'on lui demande à l'attente, alors elle a poireauté.
L'attente t'accompagne jusqu'à l'ascenseur où on te sert la main accompagné d'un "A bientôt" tout à fait inapproprié mais poli.
L'attente te fait un nouveau sourire mais le remarques-tu? Oui, cette fois oui.
Le comprends-tu ce sourire? Non, toujours pas.
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