jeudi 23 avril 2026

Journal du temps qui manque / 6

 



1.

Le temps vous a organisé toute votre vie. Vous l'a désorganisée. Chamboulée. Perturbée. Epuisée. Essorée. 

Toute votre vie a marché au rythme des horloges et des agendas, des prévisions et des imprévus, des retards et des oublis.

Toute votre vie, vous avez eu plus ou moins conscience des espaces que vous occupiez mais rarement du temps qui occupait ces espaces. Vous vous êtes cru seul dans ces espaces alors que vous étiez au moins deux : vous et le temps.

2.

Pas très heureux de constater que vous ne lui accordiez qu'une importance toute matérielle (le remplir jusqu'à la nausée),le temps a nourri sa frustration, alimenté sa détresse, accumulé son petit désir de vengeance, scrutant le moment propice pour vous sauter à la gorge, vous forcer à vous arrêter sur la bas côté de l'existence, le temps (justement) d'avoir une petite conversation avec vous.

Une petite mise au point. En fait, une sacrée mise au point. De celles dont on ressort chamboulé.

Perturbé. Epuisé. Essoré.

3.

En quoi consiste cette mise au point? Une mise au pas? Une mise à bas? Une mise à l'écart? Une mise en conformité? Une mise en forme?  Une (re)mise en forme? Un peu tout ça quand on y regarde de plus près. Et sous quelle forme cette mise au point? Un dialogue autour d'un apéro? A l'occasion d'un barbecue? Lors de la pause publicitaire d'une série que vous matez paresseusement? Que nenni! Ce serait trop confortable! Non. Trois fois non.

Non, il n'a pas simplement frappé sur votre épaule au moment où vous observiez le ciel à la recherche du milan dont vous avez perçu le cri quelques secondes plutôt - et guetter les rapaces qui évoluent dans le ciel est un instant contemplatif que vous espérez à chaque séjour dans les Ardennes, reconnaissez le, ça ne vous coûte rien.

5.

Si ce n'était pas lors d'un apéro, c'était à quelle occasion alors? Probablement dans le métro, malheur vous ne trouviez plus votre abonnement, il est toujours dans cette poche putain, je fais comment pour passer les portiques? Probablement dans cette grande surface où vous avez vos habitudes et où soudain le rayon des maquereaux et thons en boîte, vous l'avez cherché jusqu'à la panique, putain c'est quand même à côté du rayon des huiles et cornichons. Ou alors à côté du rayon café et chicorée? Probablement au sortir d'une répétition de ce putain de spectacle très en retard où un comédien vous a fait une réflexion d'une bêtise confondante (c'est votre point de vue) si mal à propos, si déplacée dans ce moment de travail harassant où vous créez des lumières (pour que ces ... de comédiens évoluent dans un cadre esthétiquement travaillé et propice à la réception de la scène par le public) que vous êtes tombé assis sur la deuxième marche du gradin en vous demandant si vous aviez bien entendu ou si c'était simplement l'oeuvre de votre extrême fatigue que de vous faire entendre des voix.


6.

Probablement un peu à chacune de ces secondes où la réalité vous a semblé insupportable, la circulation dans les grandes surfaces interminable, le nombre de portiques dans le métro incalculable et la remarque du comédien franchement inacceptable. 

Parce que probablement, ce qui conduit au débordement, ce temps où le temps vous traverse comme le courant d'une ligne à haute tension, ce temps du débordement s'est-il construit petit à petit, depuis oh depuis... la nuit des temps, le vôtre en tout cas, dès votre naissance, dès votre venue dans le monde du stress et de l'encore plus toujours plus, le monde du tu es solide mon gars ça ira regarde toi un physique d'ours qu'aucun climat n'effraie avec ta détermination d'autodidacte toujours avide d'entreprendre et d'apprendre et de partager des expériences et des aventures artistiques et des.

Stop.
Probablement c'est stop. 
Stop c'est probablement.

7.

Un ours ça hiberne et cela vous, vous en êtes rappelé peut-être trop tard, mais vous vous en êtes rappelé, c'est l'essentiel.

Vous et le temps, vous avez des choses à vous dire maintenant que vous avez réalisé que vous occupez les mêmes espaces aux mêmes moments.

Vous et le temps, vous avez des histoires à vous raconter, entre l'apéro et le barbecue, entre l'observation des milans et le grattage du dos sur l'écorce des arbres.


Stop.
Le temps c'est des arbres.
Le temps c'est des ours.
Le temps c'est des milans.

Le temps ce sera de la pauvreté sans doute.
Mais d'une grande richesse.
Probablement.







mardi 7 avril 2026

Journal du temps qui manque / 5

 



1.

Le temps n'a pas pris le temps de me donner un peu de son carburant. Il a tout consommé seul comme un grand goinfre.
Il m'a laissé attendre, espérer, piaffer, restant flou comme lui seul peut l'être quand ça l'arrange de vous laisser poireauter dans l'indifférence la plus radicale, insensible à vos appels du pied et doucement hilare devant votre désarroi quotidien.

2.

Ce temps, j'aurais dû le prendre sans demander la permission, sans en consacrer la meilleure partie à des tâches exigeantes mais épuisantes, artistiques mais diaboliques, collectives mais finalement solitaires. 

3.

Le temps m'a manqué mais j'ignore si je lui ai manqué.
Lui et moi formons un couple sans communication réelle.
Nos manques, nous les cachons sous d'épaisses couches d'habitudes et de faux-semblants.
Jamais un signe entre nous. Pas un seul geste d'attention. Pas une invitation. Pas même l'esquisse d'un sourire de circonstance. 
Rien. Nous sommes mutiques l'un comme l'autre. 
Fragilité mal placée? Orgueil démesuré? Lâcheté assumée?
Je ne peux pas répondre à sa place.
Et j'ose espérer qu'il ne répondra pas à la mienne.

4.

Le temps qui m'a manqué est aussi énorme que le temps que j'ai perdu. Celui-là me colle à la peau comme un vieux chewing-gum retors qui se rappelle après des semaines de sournoise compagnie dans un pli bien caché. Le plus pénible est de réaliser qu'il laissera des traces sur le vêtement déjà usé de la vie comme elle va. 

5.

Bien sûr, se dire j'aurais dû ceci, j'aurais pu cela ne change rien à l'affaire. Elle est consommée, consumée. 
La machine à remonter le temps n'est pas garée devant chez moi. J'ignore si on en loue quelque part. De toute manière, je n'aurai jamais les moyens de m'offrir ce luxe.
Le temps c'est de l'argent, paraît-il.

6.

Le seul luxe que je peux m'offrir c'est de refuser.
De dire non
De dire non plus souvent, plus fort, plus clairement.
De le crier sur tous les toits, le hurler au sommet des montagnes que j'escalade en rêve. 
Et peut-être enfin jouir de l'écho infini de ce non tant attendu que je ne m'autorise pas, plus, jamais.
Par crainte de.
Mais de quoi bon sang!

7.

Aujourd'hui, le temps c'est des pulsations chaotiques, des égarements palpitants, des vertiges incongrus, de la concentration diluée.

8.

Le temps, il faut faire avec.
Il fait ce qu'il veut de toute façon.
Ce qu'il veut de vous.
Il vous décompte sans compter. 
Vous pouvez compter sur lui pour ne rien vous laisser passer.
Alors que vous aimeriez le laisser passer sans que ça compte vraiment.