mercredi 18 février 2026

Journal du temps qui manque / 4.





1.
    J'ai pris le temps de travailler, je n'ai même pris le temps que de ça. 
    Travailler.
    Parce que le temps, ce coquin iconoclaste, fait se conjuguer deux spectacles quasiment simultanément. Depuis six mois, j'alterne la préparation et les répétitions des deux créations. Autant dire que mes neurones, bientôt de catégorie troisième âge, rament jusqu'à l'apathie en fin de journée où, et je sais que j'ai tort mille fois tort, je regarde ce qui se passe, trame, s'écroule, frappe, dégueule, ment, salit, manipule, extermine dans le monde. 
    Alors je prends le temps de me coucher en ne sachant pas très bien si j'ai envie de me réveiller et de faire partie de ce monde là. Le lendemain, je me réveille (pour l'instant) bien obligé de constater qu'il va falloir continuer à être partie prenante de ce foutoir nauséabond.
    A chaque jour suffit son foutoir.


2.
    Je commence une série d'ateliers d'écriture sur le thème du TEMPS. Une des propositions du premier atelier s'appuie sur une réplique du Misanthrope de l'ami Molière, prononcée par Alceste : "Voyons monsieur, le temps ne fait rien à l'affaire". Je ne rappelle pas le contexte, vous n'avez qu'à lire le chef d'oeuvre de Molière après tout. 
    L'idée est de remplacer le mot temps par les unités de mesure : seconde, minute, heure, jour, semaine, année, siècle (et même... éternité) et d'argumenter (à l'intention d'un monsieur ou d'une madame) qu'aucune unité de mesure ne fera rien à l'affaire. Quelle que soit l'affaire. 
    Bon, je ne sais pas si ma proposition est claire. On verra. C'est sans doute dans le flou de la proposition que les participant.es écriront.
    Espérons!

3.
    Travailler sans arrêt, c'est ne plus avoir le temps d'une vie sociale. Déjà que le Covid a foutu ma santé en l'air mais je lui attribue aussi une désagrégation de mes relations sociales. On me rétorquera que c'est moi qui ne sors pas assez de ma tanière. Et ce sera assez juste. 
    Donc, je travaille, je lis, je marche un peu (pour aller bosser pardi) et je tente de régler les emmerdements qui ont ceci de commun avec le temps qu'ils se déroulent avec une régularité métronomique mais épuisante.
    Bref, en attendant de refréquenter l'humanité pour autre chose que du travail, je me sociabilise avec moi-même.
    Ce n'est pas rien.

4.
    Je prends le temps, par bribes trop espacées, de regarder une série absolument sublime, enfin à mon sens : The English.
Un western avec une héroïne anglaise interprétée par Emily Blunt dont je connaissais le nom sans l'avoir jamais vue jouer. Western qui prend le temps, aborde un ensemble de thèmes forts (vengeance, place des femmes, colonisation) alternant de manière surprenante contemplation poétique et violence radicale. Le travail sur l'image, photographie et cadre, est hypnotisant et rend la violence plus saisissante encore. 
    Un petit chef d'oeuvre.





5.
    Je vais prendre le temps d'écrire pendant plusieurs mois (à partir de juin) et, en dehors du festival Pirouésie au milieu de l'été où j'anime des ateliers chaque année (et qui se révèle être la meilleure semaine de mon année), je dirai non à toute proposition de travail. Peut-être qu'il n'y en aura pas d'ailleurs. 
    On aurait tort de se croire indispensable et incontournable. L'âgisme existe aussi dans les activités que je pratique et peut-être est-ce le cours normal des choses que de retrouver du temps pour soi, même si on ne sait pas comment on va remplir son assiette jusqu'à la fin du mois.
    Et comme on le sait, la fin du mois s'annonce toujours plus tôt.

6.
    Pour celleux qui s'intéressent aux processus d'écriture de écrivain.es, je recommande la lecture du blog de Martin Winckler où il détaille pas à pas sa démarche pour arriver à un livre fini et publiable.
    Rarement un auteur aura été aussi limpide et humble dans la manière de présenter les coulisses de son travail.

https://wincklersblog.blogspot.com/


A la prochaine.














dimanche 25 janvier 2026

Journal du temps qui manque / 3.






1.

Crans-Montana. Depuis le 31 décembre, le nom résonne avec le mot cauchemar. Quand j'ai entendu l'information à la radio, j'ai fait un bon de quarante-six ans en arrière. 
Le nom de cette station suisse, désormais associé pour tout le monde à ce carnage en boîte de nuit, est lié pour moi à un autre événement tragique. Un drame familial qui a changé le cours de la vie de l'adolescent de 15 ans que j'étais. 
La Suisse, c'est mon second pays. Une partie de la famille (2 personnes) y vit. J'y ai passé de nombreuses vacances pendant mon enfance et cette station où je n'ai jamais mis les pieds devient, pour la deuxième fois à quarante-six ans d'intervalle, synonyme de tragédie.
Depuis le 1er janvier, je m'éveille tous les jours avec le souvenir de l'annonce que l'on me fait, alors que j'ai 15 ans, de la disparition d'un être cher au cours d'un accident de montagne le 6 avril 1980.
Quelquefois, je me suis dit que je devrais écrire sur ces événements et puis, comme pour beaucoup de projets délicats, il se range de lui-même aux oubliettes de l'intime.
Les quelques mots ici suffiront.

2. Heureuse surprise de recevoir un mail m'informant que le texte que j'ai envoyé suite à un appel à textes, a été sélectionné. 
Je l'ai relu et comme c'est étrange : je ne l'ai pas reconnu. Je veux dire, je n'écris pas ce genre de texte d'habitude, je ne sais pas d'où est sorti celui-là, ni ce qui a pu me mener à cette "texture".
Je l'ai écrit rapidement avec la quasi certitude que je n'avais rien de bien intéressant à produire sur cet appel à textes. J'ai pris la chose comme une contrainte inattendue d'écriture. Pour me secouer dans une journée, une semaine, une période morose(s).
Vive les heures moroses.

3. J'ai retiré du mur de mon bureau (qui est aussi le lieu où je propose des ateliers) les pages de la version 7 de l'adaptation du livre Les Enfants endormis.
Maintenant que les répétitions ont commencé, que la structure globale est claire et, me semble-t-il, pertinente pour la scène, je peux me passer de cette vision d'ensemble du texte. 
Avoir une vue d'ensemble d'un projet d'écriture, une étape devenue indispensable et que j'ai "empruntée" à Arno Bertina. Et que nous ne sommes certainement pas les seuls au monde à utiliser. 
Je vais pouvoir afficher les cent-vingt textes qui composent pour l'instant le projet L'Air de rien, projet pour lequel j'ai donc reçu une bourse d'écriture.
A défaut de pouvoir y travailler dans les semaines à venir, le projet en attente ne cessera de me provoquer de son impatience.
Je compte sur lui.

4. J'ai tellement aimé la lecture de Légendes de Martin Winckler que je me suis procuré six autres de ses livres.
Et j'ai plongé avec avidité dans Le Choeur des femmes qui se révèle passionnant. 
Je dois reconnaître que c'est une maladie chez moi (heureusement je ne suis pas le seul atteint), une fois que je lis un livre qui m'emballe d'un auteur ou d'une autrice encore peu lu.e, je cours compléter ma collection de ses oeuvres (presque) complètes. 
Je les achète en occasion sur divers sites de seconde main (heureusement encore sinon je vivrais sous les ponts), je leur fais une place dans la (plusieurs) bibliothèque(s) déjà débordante(s) de partout. 
Il y a maintenant un "coin Martin Winckler", comme il y a des "coin Samuel Beckett, coin Nathalie Sarraute, coin François Bon, coin Marcel Proust, coin Thomas Bernhard, coin Peter Handke, coin Annie Ernaux, coin Georges Perros, coin Arno Bertina, coin Gilles Deleuze, coin Jules Verne, coin Georges Simenon, coin Antoine Volodine, coin Stevenson, coin Marguerite Duras, coin Jean Echenoz", etc...

5. Ceci m'amène à la question suivante : quels sont les autrices ou auteurs dont j'ai tout lu? 
Réponse : aucun.e. 
Parfois, il me reste un seul bouquin à lire, c'est le cas pour Jean Echenoz dont je n'ai jamais lu le premier livre Le Méridien de Greenwich (je l'ai trouvé en occase aussi).
C'est le cas aussi de Arno Bertina, dont je n'ai pas encore lu le livre co-écrit avec Oliver Rohe et Mathieu Larnaudie Boulevard de Yougoslavie

6. Au fond, quelle joie d'aimer des styles et des univers si différents. 
Prenez-moi tous mes meubles, mais laissez-moi mes livres.
Et tout ira bien.


A la prochaine.
 

jeudi 15 janvier 2026

Journal du temps qui manque / 2.

  



1. Je n'ai pas pris le temps d'appeler cette amie que je voudrais voir plus souvent. Je n'ai pas pris le temps de lui téléphoner. Je ne prends jamais le temps de téléphoner. Je n'aime pas le téléphone. L'écrivain Martin Winckler que je lis en ce moment non plus. Cela me déculpabilise. C'est idiot.

2. Je n'ai pas pris le temps de voir des arbres ces derniers jours. Et ça, au quotidien pour moi, c'est pénible. Hormis les quelques arbres qui jalonnent certaines artères empruntées, rien. Pas une écorce touchée, pas un tronc entouré, pas une canopée observée. Alors qu'avec la mort de Francis Hallé, ce serait justement le moment de les consoler ces arbres. Foutu timing.
 
3. Je n'ai pas pris le temps d'avancer sur le projet de livre pour lequel j'ai reçu une bourse d'écriture. Dans sept mois, je devrai livrer l'ensemble du texte qui fait l'objet de cette bourse et si cet ensemble n'est pas probant aux yeux du comité (mais qui est dans ce comité, aucune idée)je devrai rendre le montant de la bourse. Dans mon calendrier, aucune plage d'écriture possible avant début mai. Des frayeurs parfois.

4. Je n'ai pas pris le temps de peaufiner le texte que j'envoie en réponse à un appel à textes pour une revue. J'ai écrit d'une retraite, relu et corrigé l'une ou l'autre chose le lendemain en cinq minutes. Même scénario le surlendemain. Et le lendemain du surlendemain, j'ai envoyé le mail. Imaginons que le texte soit retenu. Est-ce que cela racontera que je dois arrêter de peaufiner et réécrire? Ce serait dommage, parce que réécrire est l'étape la plus jouissive de l'écriture. Etape infinie, on est d'accord.. 

5. Je n'ai pas pris le temps de répondre à Martin Winckler qui a aimablement réagi sur son blog à un commentaire que j'avais laissé au bas d'un de ses articles. Je suis toujours émerveillé quand un artiste que j'apprécie (aujourd'hui surtout des autrices et des auteurs) prend le temps de me répondre ou de boire un café ou de me recevoir chez lui.
Cela s'avère aussi fort que quand, jeune adulte ou adolescent finissant, je courais derrière les vedettes de cinéma présentes au Festival du Film de Bruxelles qui se déroulait au Passage 44 juste à côté de mon école. Je me souviens très bien d'avoir descendu tout le Boulevard Botanique en tentant d'attirer l'attention de Bruno Cremer et de lui demander un autographe. Et même situation avec Bernard Giraudeau l'année suivante. Evidemment, j'ai perdu ces autographes. 

6. Je n'ai pas pris le temps d'écrire à cette amie que je n'avais pas eu l'occasion d'appeler. Que je prenne le temps d'écrire ici que je n'ai pas pris le temps de lui écrire confine à l'absurde total. Quoique, certaines oeuvres littéraires importantes sont traversées par la difficulté de l'auteur ou de l'autrice à progresser dans son geste d'écriture, l'écriture devenant par là même le sujet essentiel de l'écriture. J'ignore si je suis clair. Mais je me comprends, au moins sur ce point. Ce qui n'enlève pas la culpabilité de ne pas l'avoir l'appelée. Foutu téléphone.

7. Je n'ai pas pris le temps de continuer à ranger les papiers personnels découverts dans une boîte en métal encore non ouverte provenant de l'emménagement en maison de repos de ma mère. La découverte de mon acte de naissance perdu entre quantité de photos non triées m'a laissé muet. Il trône sur mon bureau. Je sens qu'il me regarde, se demandant si je suis bien la personne dont il porte la trace administrative. Je le laisse dans le doute.

8. Je n'ai pas pris le temps de parler de l'hiver si propice à la lecture de Georges Simenon et de Jules Verne.
 Ce n'est pas grave. Ce sera pour la prochaine fois où je n'aurai pas le temps.

A la prochaine.

dimanche 4 janvier 2026

Journal du temps qui manque / 1.




1. C'est quand on manque de temps qu'on décide de se rajouter des choses à faire. En l'occurrence ici de l'écriture sans doute foutraque.
Mais peut-être que cet espace soulagera (aérera?) la somme des travaux (combats?)- professionnels et surtout personnels - à mener à bon port.

2. J'ai souvent besoin d'écouter un écrivain ou une autrice parler. Besoin de la voix, des hésitations, du grain, de la pensée qui s'éparpille pour répondre à des questions de journalistes ou de médiateurices. 
En ce moment c'est Martin Winckler. Il a suffi que Youtube me suggère une vidéo de présentation de son prochain bouquin pour que je regarde plusieurs entretiens avec lui. En souvenir aussi du bref échange que j'ai eu avec lui lors d'une rencontre en vidéo organisée par François Bon.
Comme souvent quand un auteur m'intéresse, j'achète (en occasion) plusieurs de ses bouquins et, en ce moment, c'est Légendes (2002) qui m'occupe et me passionne. J'y découvre toute une série de points communs avec ma culture : séries marquantes de l'adolescence, lectures (Bob Morane, Arsène Lupin, Jules Verne).
Dans la somme des livres que les écrivain.es consacrent à leur propre vie, celui-ci m'enchante particulièrement. Sans complaisance, léger, cocasse, touchant et autres adjectifs qui ne me viennent pas. Les prochains sur la liste sont Le Choeur des femmes et L'école des soignantes. Comme à mon habitude en matière de livres, j'ai déjà lu quelques pages de chacun d'eux. 

3. Je dois répartir la consommation d'eau des trois appartements de la maison. J'assume ce travail de syndic depuis vingt ans et, comme il n'y a eu que des soucis dans ce petit immeuble, il s'agit bien d'une corvée récurrente. Le fait que les dernières marches d'accès à la cave se soient effondrées avant les fêtes ne fait que renforcer la détestation que j'ai pour cette tâche quasi bénévole. 

4. Les deux spectacles à mener à terme (l'un pour le 9 avril, l'autre pour le 29 mai) me paraissent être parmi les plus complexes que j'aurai eu à monter.
Ou alors, je vieillis et je n'ai plus cette inconscience fonceuse dont l'autodidacte que je suis a eu besoin, depuis presque quarante ans, pour entreprendre la somme des projets sur lesquels j'ai travaillé.

5. Il fait froid et ce qui s'annonce est pire, jusqu'à - 8° en journée à la mi-janvier.
Le froid est devenu une torture depuis le (la?) Covid et la mauvaise assimilation du vaccin chez moi. La maladie auto-immune qui en a découlé me plonge depuis dans un inconfort quotidien dont je me passerais volontiers.
Gants, sous-gants, écharpes et bonnet (même en intérieur) me rendent méconnaissable sous les couches de tissus en tous genres qu'il me faut pour traverser l'hiver.

6. Je suis content. Il semblerait qu'un petit poële à bois soit envisageable dans ma caravane située en bordure de forêt (et donc humide et glaciale et invivable tout l'hiver).
Hâte de faire (faire) les travaux au printemps prochain et d'envisager une présence hivernal dès 2027 dans ce lieu où, il n'y a pas photo, il fait bon vivre et écrire.

7. Hier soir, j'ai enfin vu Anatomie d'une chute, le film de Justine Triet. Toujours délicat de découvrir une oeuvre multi primée et commentée.
Dans ce cas-ci, l'attente est plus que récompensée: je ne vois pas une réserve à émettre. Au contraire, tout y est d'une densité incroyable. Pas un poil de gras et de facilité.
Longtemps que je n'ai pas été à ce point impressionné. Bonheur.


A la prochaine.