jeudi 15 janvier 2026

Journal du temps qui manque / 2.

  



1. Je n'ai pas pris le temps d'appeler cette amie que je voudrais voir plus souvent. Je n'ai pas pris le temps de lui téléphoner. Je ne prends jamais le temps de téléphoner. Je n'aime pas le téléphone. L'écrivain Martin Winckler que je lis en ce moment non plus. Cela me déculpabilise. C'est idiot.

2. Je n'ai pas pris le temps de voir des arbres ces derniers jours. Et ça, au quotidien pour moi, c'est pénible. Hormis les quelques arbres qui jalonnent certaines artères empruntées, rien. Pas une écorce touchée, pas un tronc entouré, pas une canopée observée. Alors qu'avec la mort de Francis Hallé, ce serait justement le moment de les consoler ces arbres. Foutu timing.
 
3. Je n'ai pas pris le temps d'avancer sur le projet de livre pour lequel j'ai reçu une bourse d'écriture. Dans sept mois, je devrai livrer l'ensemble du texte qui fait l'objet de cette bourse et si cet ensemble n'est pas probant aux yeux du comité (mais qui est dans ce comité, aucune idée)je devrai rendre le montant de la bourse. Dans mon calendrier, aucune plage d'écriture possible avant début mai. Des frayeurs parfois.

4. Je n'ai pas pris le temps de peaufiner le texte que j'envoie en réponse à un appel à textes pour une revue. J'ai écrit d'une retraite, relu et corrigé l'une ou l'autre chose le lendemain en cinq minutes. Même scénario le surlendemain. Et le lendemain du surlendemain, j'ai envoyé le mail. Imaginons que le texte soit retenu. Est-ce que cela racontera que je dois arrêter de peaufiner et réécrire? Ce serait dommage, parce que réécrire est l'étape la plus jouissive de l'écriture. Etape infinie, on est d'accord.. 

5. Je n'ai pas pris le temps de répondre à Martin Winckler qui a aimablement réagi sur son blog à un commentaire que j'avais laissé au bas d'un de ses articles. Je suis toujours émerveillé quand un artiste que j'apprécie (aujourd'hui surtout des autrices et des auteurs) prend le temps de me répondre ou de boire un café ou de me recevoir chez lui.
Cela s'avère aussi fort que quand, jeune adulte ou adolescent finissant, je courais derrière les vedettes de cinéma présentes au Festival du Film de Bruxelles qui se déroulait au Passage 44 juste à côté de mon école. Je me souviens très bien d'avoir descendu tout le Boulevard Botanique en tentant d'attirer l'attention de Bruno Cremer et de lui demander un autographe. Et même situation avec Bernard Giraudeau l'année suivante. Evidemment, j'ai perdu ces autographes. 

6. Je n'ai pas pris le temps d'écrire à cette amie que je n'avais pas eu l'occasion d'appeler. Que je prenne le temps d'écrire ici que je n'ai pas pris le temps de lui écrire confine à l'absurde total. Quoique, certaines oeuvres littéraires importantes sont traversées par la difficulté de l'auteur ou de l'autrice à progresser dans son geste d'écriture, l'écriture devenant par là même le sujet essentiel de l'écriture. J'ignore si je suis clair. Mais je me comprends, au moins sur ce point. Ce qui n'enlève pas la culpabilité de ne pas l'avoir l'appelée. Foutu téléphone.

7. Je n'ai pas pris le temps de continuer à ranger les papiers personnels découverts dans une boîte en métal encore non ouverte provenant de l'emménagement en maison de repos de ma mère. La découverte de mon acte de naissance perdu entre quantité de photos non triées m'a laissé muet. Il trône sur mon bureau. Je sens qu'il me regarde, se demandant si je suis bien la personne dont il porte la trace administrative. Je le laisse dans le doute.

8. Je n'ai pas pris le temps de parler de l'hiver si propice à la lecture de Georges Simenon et de Jules Verne.
 Ce n'est pas grave. Ce sera pour la prochaine fois où je n'aurai pas le temps.

A la prochaine.

Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire