mercredi 25 août 2021

LE MYSTERE BARTLEBY : carnet de création / 4


 

Après une pause de quelques temps consacrée à la préparation et à l'animation d'ateliers d'écriture en Normandie au festival Pirouésie, reprise du travail de mémorisation... C'est là qu'on voit que les neurones ne sont plus de toute première fraîcheur et qu'il faut bosser et bosser encore. Mais enfin, les dernières pages se profilent et le jeu, la recherche dans l'espace va pouvoir commencer. L'espace de jeu est définitif et le sol sur lequel je vais jouer est acheté et découpé... Il faut encore peindre les chaises, trouver un costume et réfléchir à la question des lumières et du son. Le tout devant s'installer facilement chez des particuliers.

 

Ce travail de mémorisation est d'autant plus compliqué que j'ai réalisé une seconde adaptation plus courte (30 minutes) destinée à être présentée dans les écoles avec une animation à la clef. C'est Valériane De Maerteleire (oeil extérieur sur le spectacle) qui m'a proposé ce projet, pensant que les thématiques du spectacle (le refus, la désobéissance, l'exclusion, la différence) peuvent trouver écho auprès des étudiants. Cette version en classe sera lue car impossible que j'intègre dans mon cerveau deux versions différentes du texte. De toute façon, c'est le principe de ces animations : lecture puis discussion avec les élèves. Il n'empêche, je dois jongler entre des formulations du texte différentes. Nous présenterons ce projet pour les écoles aux responsables de Pierre de Lune, centre scénique jeunes publics, le 14 septembre. Si ça leur plaît, ils soutiendront et diffuseront le projet. Je répète donc en ce moment cette lecture tout en répétant déjà la version théâtre... Travail d'équilibriste...

 


 

Comme pour toute création, il faut communiquer... Donc, il faut un visuel. N'étant ni graphiste ni expert en programme de mise en page sur ordinateur, je me suis quand même lancé tôt ce matin dans un essai sur le programme Canva. Je suis arrivé à un résultat simple, sans folie certes, mais pour une première communication, je me suis dit que ça passerait. Je cherchais une silhouette de personnage reclus sur lui-même et je me suis souvenu des dessins de Kafka. J'ai donc emprunté à Franz son personnage d'homme assis dans ses pensées. Merci Franz! Quant aux briques rouges, elles font partie de l'histoire mais n'en dévoilons pas trop...

 

A bientôt pour la suite...

 

 

 

jeudi 15 juillet 2021

LE MYSTERE BARTLEBY : carnet de création / 3

Bartleby le scribe (ou le copiste) a donné lieu à de multiples adaptations: cinématographiques, théâtrales et graphiques. Mais aussi littéraires puisque plusieurs écrivains se sont inspirés du personnage ou ont tourné autour de la thématique en la reprenant à leur compte. Daniel Pennac notamment, avec "Bartleby, mon frère", sorti récemment. Je ne l'ai pas lu. Pas encore.



Daniel Pennac a aussi lu sur scène le texte de Herman Melville. Le personnage de Bartleby le poursuit! Comme je le comprends.


Daniel Pennac parle de Bartleby : 

https://www.youtube.com/watch?v=5aG-wmCUaT0&ab_channel=laMaisonduBanquet


Pour le théâtre, je n'ai pas trouvé de traces d'une adaptation théâtrale en Belgique. Ce serait donc la première. Qui sait...

Ailleurs, France, Angleterre, Allemagne, on a adapté Bartleby sur scène dans des version à 2, 3, 5 comédiens... 






Au cinéma, il y a la version tournée par Maurice Ronet en 1978 avec Michaël Lonsdale dans le rôle du notaire. L'adaptation situe le film dans le Paris des années septante. Je trouve cette approche intéressante, le jeu de Lonsdale évidemment parfait. Un climat, une atmosphère captivante et des seconds rôles impeccables.

https://www.youtube.com/watch?v=peeI4ZCbsSo&ab_channel=LunaParkFilms


Enfin, sortie à l'hiver 2021, une bande dessinée fait parler d'elle. On la doit à Jose Luis Munuera. Je ne l'ai pas encore lue, mais l'univers semble fort. 


Quoi qu'il en soit, ce qui fascine dans Bartleby, c'est que chacun de nous a quelque chose de Bartleby en lui, suivant ce que chacun y voit : renoncement, refus, radicalité, mise à l'écart, désobéissance, disparition. Un peu tout cela à la fois sans doute. Mais au-delà, la force du livre de Melville, c'est que chacun de nous a quelque chose du notaire en lui aussi: rationalité, culpabilité, empathie, colère. Chaque lecteur, chaque spectateur peut ainsi et alternativement (ou simultanément) se projeter dans l'un et (ou) l'autre. C'est ce mouvement continu entre les deux personnages principaux qui fait la tension de l'oeuvre. C'est cet axe qui guide la réalisation à 360 degrés : être l'un et l'autre en permanence.


Je retourne étudier le texte...




dimanche 20 juin 2021

LE MYSTERE BARTLEBY : carnet de création /2


Herman Melville


Jouer un spectacle tout seul, répéter tout seul, certes on est son propre patron, c'est très agréable, mais... On peut vite déraper, s'auto-satisfaire, s'auto-convaincre, s'auto-saboter, s'auto-égarer, s'auto-tout en somme. 

Durant la genèse du projet, je me suis interrogé sur la personne que pourrait m'épauler dans cette aventure, me donner quelques balises, qui oserait porter un regard bienveillant mais critique et constructif sur la fabrication de cette interprétation. Je suis assez vigilant et critique moi-même sur les comédiens complaisants et "en roue libre" que pour ne ne pas verser dans cette direction. En tout cas essayer. Il me semblait qu'il fallait quelqu'un que je ne connaisse pas trop, qui ne connaisse pas trop bien l'historique de mon travail, qui ne m'ait pas vu jouer plusieurs fois, bref qui ait un regard "peu encombré" et qui ose "diriger" un comédien plutôt connu comme metteur en scène. Quelqu'un aussi qui aime le texte et le projet, cela va de soi.

J'ai rencontré Valériane De Maerteleire il y a trois ans lors d'un atelier d'écriture auquel elle avait participé. Quelque chose m'avait accroché dans son écriture, quoi je ne sais pas, mais j'y avais été sensible. Par la suite, j'ai découvert une de ses pièces Le fragile qui avait été lue au Rideau de Bruxelles. Là aussi, j'avais beaucoup aimé son écriture, son montage, son mystère. Valériane m'a parlé d'un autre texte qu'elle écrivait, Toundra, et comme elle souhaitait le tester sur un petit public, j'ai suggéré qu'elle vienne le lire chez moi, à Cour Intérieure, le local où je présente mes créations et où j'anime les ateliers d'écriture. Pour cette lecture, Valériane était accompagnée de la comédienne Agnès Guignard, pour laquelle j'ai une grande admiration. La soirée fut belle, le texte en bonne voie. J'ai donc souhaité proposer à Valériane de m'accompagner dans la réalisation de ce Mystère Bartleby. Valériane, qui n'avait pas lu l'oeuvre originale, a parcouru une première mouture de l'adaptation et embarqué de suite dans l'aventure. J'en suis heureux.





Durant les différentes phases d'écriture, je lui ai soumis le texte et grâce à ses premiers retours, j'ai pu ajuster certaines choses, éclaircir ou alléger ce qui devait l'être, rendre plus cohérent un passage avec un autre ailleurs dans le texte.

Une fois que le texte de l'adaptation a été finalisé, en tout cas "finalisé" pour avoir une première matière envisageable sur scène, nous avons imaginé un calendrier et voilà que l'automne 2021, avec la reprise des activités théâtrales, s'est imposé.

N'ayant aucune subvention pour mes projets et vu les jauges réduites que ce type de représentations suppose (chez des particuliers en respectant des normes sanitaires qui seront en vigueur encore pendant des mois) j'ai décidé, sur la suggestion de l'ami Xavier Campion avec lequel j'ai monté D'autres vies que la mienne d'Emmanuel Carrère l'an dernier à La Tricoterie et au Théâtre Jean Vilar, de me lancer dans un crowdfunding. Histoire de payer quelques heures de travail avant la création, pour Valériane, pour moi, pour une bande-son aussi que j'ai demandé à... Martin Enuset et pour quelques frais de scénographie et technique. Nous avons visé un budget de départ réduit pour ne pas risquer de... ne pas l'atteindre. Ce budget est atteint! Et déjà, une dame qui m'avait vu jouer dans Le cas étrange du Dr Jekyll et de M. Hyde il y a cinq ans, a acheté le spectacle pour fin octobre. Il y a une autre date à l'automne 2022. Petit à petit, d'autres dates s'ajouteront. Il faut être patient.





L'aventure est donc lancée et la mémorisation du texte en cours. Les premières répétitions aussi et la recherche d'un espace de jeu avec des questions importantes : quel aire de jeu imaginer pour s'insérer tant dans un salon qu'un jardin, une salle de classe, un hangar? Quel rapport au public? De face? Avec du public de deux côtés? A 360 degrés? Il nous a semblé que le vertige du texte et la singulière histoire que nous allons raconter trouverait un belle réalisation avec du public tout autour du personnage. Ce n'est pas simple à envisager pour le travail d'acteur mais c'est cela aussi qui est excitant!




mercredi 9 juin 2021

Journal jusqu'au jour où... 19

 





 

Et il m’a demandé quel âge j’avais et que je lui ai dit quel âge vous me donnez et il a dit 70 ? 72 ? tu te rends comptes ? oh non j’ai dit j’en ai 85 ! 85 ? non c’est pas possible il a dit ! oui oui 85 ! eh bien vous ne les faites pas mais pas du tout ! et c’est vrai on ne m’a jamais donné mon âge on m’a toujours donné 10 ans de moins quand j’avais 65 on me donnait à peine 55 ça  a toujours été comme ça… mais maintenant… il a dit ça pour me faire plaisir… parce qu’on voit bien que j’ai 85 et pas 70 ou 75… on voit bien que j’ai plus de jambes et mes cernes sous les yeux mais ça je tiens de mon père j’avais ça déjà toute jeune mais maintenant j’ai tellement perdu de kilos… enfin c’est gentil il voulait faire du charme sans doute cet électricien j’espère qu’il pourra venir avec sa caméra pour la mettre dans le plafond et voir d’où vient la panne tu comprends c’est embêtant j’ai pas de lumière dans la cuisine le soir c’est embêtant… je n’ai vraiment pas de chance…

Cet électricien qui lui aurait demandé son âge est aussi son coiffeur qui lui demande son âge est aussi sa pédicure qui lui demande son âge est aussi l’infirmier qui lui demande son âge. Tout le monde lui demande son âge. Tout le monde s’étonne qu’elle paraisse au moins 10 ans de moins.

Elle répète : il voulait faire du charme. C’était un bel homme. J’ai toujours eu mon petit succès.

Oui tu as toujours eu ton petit succès. Tu me l’as toujours dit. Sur une photo, un ami de ton frère danse avec toi « celui-là il avait le béguin pour moi ». Albert, un ami de mon père, quand il est mort tu as dit « celui-là il avait le béguin pour moi ». Un de tes voisins dont j’oublie le nom « celui-là il avait le béguin pour moi ». Un plombier, il y a longtemps, un libraire, un autre longtemps, un médecin aussi je crois, « ceux-là ils avaient le béguin pour moi ».

Tu avais de belles jambes, on t’a souvent complimenté sur tes belles jambes, tant mieux. J’ai supposé que lorsqu’après 15 ans de mariage, tu t’es absentée certains samedis, c’est parce que quelqu’un avait le béguin pour toi.

J’ignore pourquoi tu ne cesses de me dire depuis près de 40 ans qu’on a le béguin pour toi, qu’on te dit que tu ne fais pas ton âge. 

Ou plutôt, je crois savoir.

Parce que tu n’as pas d’amie, pas une. Tu n’en as jamais eue. Pas une.

Je suis devenu ton confident sans mon consentement.

Et à chaque fois que tu m’informes que quelqu’un a le béguin pour toi, je pense à mon père. Il n'a sans doute pas été le mari que tu espérais mais il a gardé jusqu'à ses derniers sursauts de conscience un sacré béguin pour toi. 

 




 


mercredi 26 mai 2021

LE MYSTERE BARTLEBY : carnet de création /1


LE MYSTERE BARTLEBY est lancé!

Voilà bientôt 5 ans que ce projet est dans les tiroirs de mon désir. Le texte, je l'ai découvert il y a une vingtaine d'années, dans l'édition Folio. Je ne sais plus pourquoi j'ai acheté le livre, à l'époque je n'ai encore rien lu de l'oeuvre de Herman Melville. Je sais juste qu'il faudra que je plonge un jour dans son célèbre Moby Dick, dont j'ai vu une version cinématographique dans mon adolescence et qui m'a fait forte impression.

De cette lecture de Bartleby le scribe, il me reste le souvenir d'un mystère, d'une fascination, d'un dérangement... D'une lecture qui ouvre plus de questions qu'elle ne suggère de réponses. En somme, je ne le sais peut-être pas encore à ce moment-là, de ce que j'attends de la littérature. De l'art. De la vie.



 

Je crois avoir été fort ému par le personnage de Bartleby tout comme par celui du notaire, narrateur de l'histoire. Je crois m'être identifié aux deux, à celui qui ordonne, dirige (le notaire) et à celui qui refuse pacifiquement (l'employé Bartleby). Je crois.


Quand en 2014, je décide de lancer le premier spectacle de théâtre de proximité en montant Le cas étrange du Dr Jekyll et de M. Hyde de Stevenson, tout en travaillant sur ce spectacle, je me mets à la recherche d'autres oeuvres pouvant être jouées par un seul comédien. Deux autres textes apparaissent vite : Au coeur des ténèbres de Joseph Conrad et Bartleby le scribe de Herman Melville. Peu à peu, Bartleby s'impose comme une nécessité puis une obsession. Il faut dire ce texte, il faut le partager, il faut approcher cette oeuvre mystérieuse dont je découvrirai qu'elle a provoqué de nombreuses lectures et interprétations et notamment de la part des philosophes.


Le projet dans un coin de la tête, je décide de lire le texte original. Je le trouve sur internet. Lire en anglais est incontournable. Je l'ai fait pour tous les textes anglais ou américains que j'ai adaptés. Je décide aussi de lire d'autres traductions et je découvre que l'auteur François Bon, dont j'ai lu plusieurs livres et avec lequel je suis en contact pour des ateliers d'écriture, en a fait une nouvelle traduction qu'il a éditée dans sa maison d'édition.




Je lirai aussi celle publiée par Garnier.





Puis un jour, je me lance. J'écris un texte "d'après l'oeuvre de Melville". C'est à dire que, nourri de toutes ces lectures, j'écris une version que je jouerai. Une version à se "mettre en bouche". 
Que garder? Quelle langue utiliser? Quelle adresse au spectateur? Quelle durée? Faut-il représenter Bartleby ou le suggérer uniquement au travers de la narration du notaire?

Adapter, c'est faire des choix. Je mettrai deux ans à achever le texte, le laissant parfois reposer plusieurs mois, occupé à d'autres choses ou simplement doutant de l'intérêt du projet.
Finalement, le premier confinement de 2020 me poussera à finaliser le texte théâtral et à envisager concrètement de le partager avec des spectateurs. 

La nécessité d'être ce notaire, d'être Bartleby est bien là.


jeudi 29 avril 2021

Journal jusqu'au jour où... 18









tu ne sais pas que j’écris

tu ne sais pas que j’écris sur toi

tu ne sais        ce que j’écris sur toi

tu ne sais pas             pourquoi

                        j’écris

sur toi

 

pourquoi j’écris         sur     toi

                                                                                                                               

tu ne sais pas qui tu             es pour moi

tu ne sais pas qui tu es

tu ne sais pas qui      je suis quand j’écris

qui je suis       si j’écris

 

quand j’écris                 sur toi

sur toi et sur moi

et        sur lui

 

sur

ce Nous un       que nous avons été

ce Nous deux que nous                        n’avons pas réussi à être

ce Nous trois que vous n'avez pas     construit

 

tu ne sais pas ce que je vis

ce que je revis        ce que je revois

tu n’as pas su ce que je        vivais

tu n’as pas voulu voir savoir si je            vivais

comment je vivais

comment je pouvais vivre au travers de


cri/silence/insulte/silence/foutre/silence/hôpital/silence/tribunal


si j’      aimais

si je     pleurais

si je     sentais

si         je        

            jamais

 

tu ne sais pas           la fatigue

                                   l’épuisement

                                   l’effondrement


tu ne sais pas que cela existe l’effondrement

l’effondrement des               autres

l’émotion des autres la sensibilité des autres

la respiration des autres

le vacillement la perdition la détresse

le désarroi des autres


l’errance dans la respiration heurtée

la banquise dans le désir de vivre

la paralysie dans les souvenirs de violence


cri/silence/insulte/silence/foutre/silence/hôpital/silence/tribunal

tu ne sais pas que                 Cela existe


ce qui existe :

tu ne sais pas                        (me)       parler

tu (me) parles en parlant de toi

tu te parles de toi

tu t’écoutes


ce qui existe :

je ne sais pas te parler de               (moi)

je n'existe pas dans ton          toi

alors écrire 

écrire tout ce qui peut s'écrire d'inutile

et

qui ne sera jamais lu par toi


(cri/silence/insulte/silence/foutre/silence/hôpital/silence/tribunal)






dimanche 28 mars 2021

Journal jusqu'au jour où... (parenthèse 2)

 



 

tu n’as pas répondu, il n’a pas répondu, il a eu deux semaines pour répondre, mais non, tu ne réponds pas, passent les jours et tu ne réponds pas, alors que tu aurais pu répondre, oui tu aurais pu répondre même après avoir choisi de ne pas répondre, tu aurais pu changer d’avis, ça arrive, oui ce sont des choses qui arrivent, changer d’avis, tu changeras peut-être d’avis, tu répondras, tu finiras par répondre, oui il répondra, disons que tu répondras, tu répondras parce que comment ne pas répondre, comment rester silencieux, comment faire le mort, comment garder ce message dans ton téléphone sans y répondre, comment t’endormir chaque soir en sachant que tu n’as pas répondu, comment te lever le matin en sachant que tu n’as pas répondu ou pas encore répondu du moins, ah ce qui voudrait dire que tu comptes peut-être y répondre, qui sait, tu comptes peut-être ouvrir ta messagerie un soir ou un matin ou à n’importe quel moment de ta journée et relisant le message, ce court et inattendu message – douze mots une virgule et un point d’interrogation - le relisant encore pour la septième ou huitième fois en quinze jours, ou plus même, qui sait, la  quarante-septième fois, soyons fous, tu seras tenté d’y répondre, même brièvement, même sèchement, même violemment, mais il y répondra, il y répondra parce qu’on ne peut pas ne pas répondre à un tel message - douze mots dont deux prénoms - on ne peut pas ne pas répondre à un message qui vous invite à des retrouvailles, même brèves, même distantes, même catastrophiques, même vingt-trois ans après s’être vus pour la dernière fois dans ce cabinet médical, ton cabinet médical, même si on s’estime étranger à la personne qui vous envoie ce message, même si on se fout bien de l’existence de cette personne pourtant reliée à soi par le sang, même si tu te fous bien de l’existence de cette personne à toi reliée par le sang, on ne peut pas ne pas répondre à un tel message – si ? – si ? – si, si, en fait, on peut ne pas répondre, tu peux ne pas répondre, tu peux ne jamais répondre et sans doute c’est ce que tu feras, ne pas répondre, même si tu as été tenté de répondre, même si tu as pris ton téléphone en mains, plusieurs fois d’affilée, plusieurs soirs d’affilée, même si tu as commencé à rédiger un message, peut-être bref, peut-être sec, peut-être violent, peut-être insultant, même si, imaginons, soyons fous, tu as été tenté d’appeler, oui d’appeler avec la voix au lieu de rédiger un message écrit, peut-être a-t-il été tenté d’appeler, qui sait, d’appeler directement, pour parler, oui parler avec la voix, comme on fait quelque fois entre deux individus, individus étrangers l’un à l’autre parfois, individus qui se foutent en réalité de l’existence l’un de l’autre, mais aussi individus proches l’un de l’autre, ne se foutant pas de l’existence de l’un et de l’autre, ou alors étrangers l’un à l’autre par l’usage mais proches l’un de l’autre par le sang, le sang commun, le sang paternel qui coule, qu’on le veuille ou non, qu’il le veuille ou non, que tu le veuilles ou non, dans les veines de l’un et de l’autre, de toi et moi, tous deux fils de Raoul
 
Bonsoir Philippe, serais-tu d’accord qu’on se voie un jour ? Claude
 
douze mots, une virgule, un point d’interrogation, deux prénoms, deux, deux, deux, deux semaines que ce sms a été envoyé, pas de réponse, que je te l’ai envoyé, pas de réponse, le numéro est correct pourtant, celui qu’on trouve sur Internet pour te joindre puisqu’apparemment tu exerces encore malgré tes septante-trois ou septante-quatre ans, malgré tes dix-sept ans de plus que moi, malgré ta fatigue, ta lassitude, ton aigreur, ta déprime, qui sait, ou, soyons fous, aucune fatigue, aucune lassitude, aucune aigreur, certainement aucune déprime, je t’envie, mais au contraire, de la joie à exercer, de la joie à pratiquer ton métier, soigner, soigner, soigner les blessures, les tendons déchirés, les épaules démises, les fractures délicates, soigner, soigner, soigner, il était 21h12 quand ton smartphone a vibré sur la table du salon, peut-être étais-tu en train de regarder tranquillement une série, peut-être somnolais-tu dans le canapé, peut-être somnolait-il ou, soyons fous, peut-être travaillais-tu encore à cette heure tardive, peut-être y-a-t-il toujours des paperasseries à faire quand on est médecin, peut-être t’inventes-tu du travail pour ne pas penser, ou pour la joie simple de travailler, peut-être te soignes-tu par le travail, par l’alcool ou par le sexe, oui qui sait, peut-être était-il avec sa compagne, sa jeune compagne, plus jeune d’une vingtaine d’années, qui elle regardait une série attendant qu’il ait fini de travailler, ou peut-être as-tu découvert le message le lendemain matin, parce ton téléphone était en mode silencieux, peut-être n’as-tu pas de compagne, peut-être ne bois-tu pas, pas de vin, pas de bière, pas de whisky, rien qui pourrait soigner, car on ne soigne pas le silence, on ne soigne pas un silence si long, si massif, un silence sombre et minéral de vingt-trois ans qui suivait lui-même un autre long silence de vingt ans, on ne soigne pas un silence de quarante-trois ans, long massif sombre et minéral, on ne le soigne pas, mais on peut essayer peut-être d’en approcher les motivations, d’en éclaircir les raisons, on peut essayer, soyons fous, tu ne crois pas, tu n’es pas d’accord, tu ne réponds rien, tu ne réponds rien, ça veut dire que tu veux pas répondre, ou que tu ne sais pas quoi répondre, se voir, se voir pourquoi, se voir quand, se voir pour se dire quoi, se voir pour se taire, pour pleurer, pour s’insulter, pour se regarder dans le blanc des yeux, dans le blanc du temps, le temps écoulé depuis qu’on se soit vus une heure en 1998, une petite heure dans ce cabinet médical, la seule en quarante-trois ans, quelques semaines avant la mort de notre père, Raoul, notre père mort avec quarante-cinq kilos, des métastases en veux-tu en voilà, de la démence en veux-tu en voilà, Raoul, troisième prénom de cette phrase familiale où coule un sang, le sien en toi et en moi qu’on le veuille ou non
 
passent les jours