vendredi 9 septembre 2022

Journal jusqu'au jour où ... / 27

 




Vous êtes assis à une table ronde. Vous êtes accompagnés de vos proches, famille ou amis. Vous êtes en vacances. Vous dînez dans la salle de restaurant d'un hôtel situé au coeur d'un vieux village provençal. L'ambiance est feutrée, tamisée grâce aux éclairages discrets. Les pierres de la vieille bâtisse vous entourent de douceur et de sérénité. Vous entendez des rires à une autre table, des couverts qui rencontrent des assiettes juste à côté, du vin que l'on sert ci et là. Sans doute diffuse-t-on une musique douce dans les hauts-parleurs aux quatre coins de la salle. La soirée est des plus agréables. La journée a été chaude mais les murs épais de la demeure offrent une fraîcheur bienvenue en cette soirée estivale. 

Tout va bien donc en cet été 1979. A la table du fond, à côté du couloir qui mène à la réception, vous remarquez un homme, une femme et un adolescent. Ce pourrait être un couple avec son enfant. Rien n'est moins sûr. L'homme paraît sensiblement plus agé que la femme.  Ce pourrait être un grand-père avec sa fille et son petit-fils. Peu vous importe dans le fond. Ce que vous remarquez, c'est que le réceptionniste de l'hôtel fait son entrée en croisant un garçon qui vient de servir les plats à cette table. Le réceptionniste se penche vers la femme et l'informe qu'on la demande au téléphone. La femme, après avoir dit "moi?", pose sa serviette, se lève pour suivre le réceptionniste. L'adolescent commence à manger mais pas son père ou son grand-père. Vous observez que celui-ci a suivi des yeux le mouvement de la femme puis a regardé l'adolescent puis a pris ses couverts puis a coupé la viande mais n'a pas encore avalé la première bouchée. 

Quelques minutes s'écoulent pendant lesquelles l'homme se sera mis à manger lui aussi, l'adolescent aura presque fini son assiette et la chaise de la femme sera demeurée vide. Alors que vous finissez vous aussi le plat principal, vous voyez la femme revenir, s'asseoir et manger à son tour. Vous constatez qu'aucune parole n'est échangée. L'homme ne termine pas son assiette. Peut-être que quelques mots finissent par être prononcés entre l'homme et la femme. Peut-être parlent-ils du drame qui a endeuillé la famille trois mois plus tôt, la perte d'une enfant, oh pas leur fille, mais celle de la marraine de l'adolescent, la soeur de la femme. Ou peut-être n'est-ce pas cela le sujet de la conversation car on l'aborde rarement ce drame qui a laissé la soeur et le beau-frère de la femme étranglés par une douleur inconcevable. Vous avez quant à vous commandé des desserts et une nouvelle bouteille de vin. La soirée est des plus agréables vraiment.

Ce que vous ne verrez pas en revanche, ni n'entendrez, ce sont les paroles échangées quelques années plus tard entre l'homme et l'adolescent devenu jeune adulte. Ces mots sont approximativement ceux-ci "tu te souviens dans la salle de restaurant de l'hôtel à Saint-Nazaire-le-Désert, quand on est venu chercher ta mère parce que quelqu'un la demandait au téléphone, eh bien, c'était lui, déjà, je savais très bien que c'était lui". 

Qu'a pu répondre le jeune adulte à son père qu'on prenait parfois pour son grand-père? Vous ne le saurez jamais et le jeune adulte, lui, ne s'en souvient plus. A-t-il seulement dit quoi que ce soit? Il se souvient juste des yeux embués de son père et du silence qui a suivi. Et encore, en est-il vraiment sûr?



 


 

 

 

 

jeudi 8 septembre 2022

PAROLES-POEMES / série 2 / 1


 

 

 

« ... sa femme est de la famille ... »


 


Chère Madame.

J’apprends que vous êtes de la famille.

J’imagine la joie que cela vous procure. Le réconfort. La chaleur. Le soutien. La base. La fondation. Le socle. Le ciment. La colle. La glu.

La famille.

Chère Madame.

J’imagine votre bonheur à savoir que vous en faites partie. Votre allégresse à vous sentir accueillie. Acceptée. Aidée. Ecoutée. Encouragée. Entourée. Enlacée. Enveloppée. Encerclée. Enserrée. Emmurée.

La famille.

Chère Madame.

J’imagine votre impatience à chaque retrouvaille. Naissances. Baptêmes. Communions. Anniversaires. Fiançailles. Mariages. Naissances. Divorces. Disparitions. Accidents. Attouchements. Décès.

La famille.

Chère Madame.

J’imagine votre régalade à l’idée de ces accolades. Embrassades. Balades. Rigolades. Barbecueades. Mascarades. Brimades. Engueulades. Dégringolades. Débandades.

La famillade.

Chère Madame.

J’imagine votre solitude effroyable. Vos nausées ravalées. Vos ulcères perforés. Vos insomnies accumulées. Vos anxiolytiques éparpillés.

La famille.

Chère Madame.

A vous toute ma sollicitude. Toute ma sympathie. Toute mon empathie. Toute ma compréhension. Toute mon attention. Toute mon affection. Toute ma compassion.

La famille. Le clan. La lignée. La tribu. La souche. La smala. La caste. Le foyer. Le feu. Le sang. La joie.




 

vendredi 2 septembre 2022

Journal jusqu'au jour où... 26

 





La voix est plus claire. Semble plus claire. Une certaine tonicité presque. Une manière de répondre "Oui" avec trois voyelles présentes, qui ne traînent pas, ne se marchent pas l'une sur l'autre, ne s'éraillent pas dans un soupir.

A la question inévitable "Ça va?", pas de "Faut bien" ou "Non" ou "Comme toujours". Non, ce jour-là c'est un "Oui" qui résonne dans le téléphone suivi d'un "C'est passé".

    C'est passé?
    Oui ça va mieux.
    Tu ne sens plus rien?
    Non.
    Tu ne prends plus de cachets?
    Non puisque c'est passé.
    Tu n'as plus mal du tout?
    Non non.
    Ah.
    Je fais mon repassage.
    Tu arrives à rester debout?
    Oui oui j'avais beaucoup de repassage en retard.
    Bon tant mieux.
    Et toi ça va?
    Euh oui... oui...

Voilà que la voix qui s'éraille change de camp, les voyelles qui s'amollissent comme soûlées d'être trop prononcées changent d'émetteur.
Et c'est le monde à l'envers.

Plus de plainte, plus de lamentation, plus de critique, plus de gémissement, plus de doléance. Juste un "Oui" accompagné d'un "C'est passé", puis quelque chose qui ressemble à un intérêt pour l'interlocuteur au bout du fil
.
L'autre jour, au bout du rouleau, n'en pouvant plus de clopiner sur deux maigres guibolles, la main cherchant appui partout dans le vide, les cheveux ébouriffés faisant écran devant des yeux hagards, le bassin refusant d'accompagner le reste du corps, la voix élimée se perdant dans les tapis, elle disait espérer la caisse en bois et basta.
Et aujourd'hui

    Oui.
    C'est passé.
    Ça va mieux.
    Je fais mon repassage.
    Oui oui j'avais beaucoup de repassage en retard.
    Et toi ça va?

L'autre jour, devant toi, devant ta nièce, j'ai évoqué la nécessité de chercher soit des personnes qui viennent t'aider pour le ménage, les courses, les repas, soit une formule de résidence pour personnes encore suffisamment autonomes etc...

Combien de temps durera ce sursaut? 
De quoi est-il le paravent? 

Combien de temps durera ce sursis?
De quoi est-il fabriqué?

    Est-il fabriqué?
    Dis-moi.






mercredi 31 août 2022

Journal jusqu'au jour où... (dialogue 1)


Préambule : cette forme dialoguée est un emprunt et un hommage au livre "Enfance" de l'immense autrice qu'est Nathalie Sarraute.






- Alors tu vas vraiment faire ça? "Ecrire sur ta mère" Comme ces mots te pèsent. Tu ne les aimes pas. Ils ne sont pas justes. Mais reconnais que ce sont les seuls mots qui te viennent. Tu veux "évoquer ta mère", c'est bien ça?

- Oui, ça me tente.

- Ça te tente? C'est tout?

- Non, ce n'est pas de l'ordre d'une simple tentation, disons... disons...

- Ce n'est pas juste un exercice d'écriture? Un besoin de poster ta petite écriture quotidienne sur les réseaux?

- Mais non! Pourquoi dis-tu ça?

- Parce que tu postes chaque fois le lien vers le texte que tu viens d'écrire.

- Oui, c'est vrai, mais c'est pour partager...

- Partager quoi? Ton désarroi? Tes talents d'auteur?

- Je me fous de mes talents d'auteur. Là n'est pas la question.

- Alors que cherches-tu à partager qui soit si important?

- Rien.

- Mais si, comprends que je cherche à comprendre.

- Comprendre quoi? Moi-même je ne comprends pas grand chose à ce que j'écris alors... enfin pas "à ce que j'écris" mais pourquoi je l'écris et pourquoi telle ou telle forme...

- Peut-être partages-tu pour que le regard des autres ...

- Le regard des autres tu sais, je m'en...

- Allons, allons, tu t'en fous?

- Oui, enfin, non bien sûr... mais oui, je me fous du regard ou du jugement des autres.

- Alors, donc, pourquoi partages-tu ce que tu écris dès que tu as écrit un fragment de texte ou un chapitre ou je ne sais pas comment tu veux qu'on appelle ces "morceaux"...

- J'aime bien "fragments". Je partage pour... pour disons...

- Oui?

- Pour ne pas garder le texte pour moi. Pour ne pas revenir dessus, m'en débarrasser...

- Mmmm

- Quoi ? Ç'est pas une bonne raison?

- Peut-être partages-tu pour que le regard, non pardon pas le regard, le ... le partage, oui c'est ça, le partage avec les autres t'éclaire?

- Je ne veux pas être "éclairé" comme tu dis, je ne cherche pas à sortir de la brume ou du brouillard dans lequel je vis depuis 58 ans. Absolument pas. Ça te va?

- Un peu quand même...

- Quoi "un peu quand même"?

- Tu cherches à sortir "un peu" du brouillard dans lequel...

- Non, je ne pense pas... Ecrire ne solutionnera rien. 

- Oh mais je n'ai pas mentionné le mot "solution"...

- Bon, que veux-tu que je te dise? 

- Ce n'est que sur ta mère que tu veux écrire?

- Pas seulement. Sur mon père aussi. Sur mes enfants. 

- Et sur ton demi-frère?

- Oui forcément, si j'écris sur mon père, je vais écrire sur mon demi-frère.

- Tu pourrais omettre son existence puisque tu ne le vois pas.

- Si! Je l'ai aperçu l'an dernier devant le Palais de Justice.

- Oui mais tu ne le vois jamais, jamais seul à seul, vous n'avez pas de contact, je veux dire...

- Oui, c'est juste. La dernière fois qu'on s'est parlé, c'était quelques semaines avant la mort de mon père...

- De votre père...

- De notre père, oui... En 1998.

- Ça va faire 25 ans...

- 25 ans... oui.

- Donc, tu écris, tu vas écrire sur lui aussi...

- Je vais écrire sur lui, sur le mystère qu'il représente, sur son choix de couper les liens avec notre père, alors que quand j'étais enfant, les liens semblaient encore là puisque je le voyais, que j'allais chez lui et sa femme les mercredis après-midi...

- Tu as des photos de son mariage non?

- Exact. Et des photos où je suis sur les genoux de son épouse Martine qui est décédée récemment.

- Martine, cette dame que tu as rencontré en mars dernier? 

- Oui. Et que je n'avais plus vue depuis plus de 40 ans.

- Pour revenir à ta mère, tu aimerais qu'elle lise un jour ce que tu écris sur elle?

- Certainement pas. Elle serait outrée que je parle d'elle en ces termes, que je la présente sous un jour parfois peu agréable. Elle s'est toujours estimée modèle, martyre et victime... alors que...

- Alors que?

- Alors qu'elle a, je crois, enfin il me semble avec le recul, après tant d'années d'incompréhension et de conflits, qu'elle a plutôt été  du côté du bourreau que de la victime...

- Et toi?

- Moi? 

- Tu te présentes aussi comme victime des fois dans tes textes non?

- Franchement, sincèrement, je ne pense pas... enfin si, peut-être... peut-être. Tu sais, si c'est pour me dire ça...

- Attends je n'affirme rien, je pose une question. Je te pose une question, dans le simple but d'éviter tout manichéisme.

- J'ai envie de boire un coup. Pas toi?

- Si.




mardi 30 août 2022

Journal jusqu'au jour où ... 25

 





toi silencieuse

toi t'appuyant sur chaque dossier de chaise, chaque portion de meuble à ta disposition sur ton parcours
toi éparpillant mille petits papiers sur la grande table de salle à manger, tickets de caisse, notices de médicaments, toutes-boîtes publicitaires, listes de course
toi cherchant le chemin pour ton regard entre des cheveux épars auxquels plus aucun coiffeur n'arrive à imposer une tenue
toi appuyant au hasard sur plusieurs touches de ton téléphone parce que tu as cru entendre un appel ou recevoir un message

toi dans le silence de toi

toi épluchant laborieusement la peau de tous les légumes dans la crainte d'on ne sait quelle maladie imaginaire
toi fixant l'écran de télévision outrageusement coloré à cause du décor orange et bleu derrière les candidats du jeu
toi rinçant jusqu'à la transparence absolue les bouteilles de vin blanc et les pots de confiture pour que je les jette dans la bulle à verre
toi triant durant des heures des quantités de petits objets encombrants que ton compagnon t'a laissés à sa mort il y a presque 20 ans

toi dans le rien du silence et dans l'attente de tout

toi pestant sur l'écriture illisible du médecin qui d'ailleurs ne répond jamais quand tu lui téléphones et auquel tu reproches tant de choses comme à tout le monde
comme à la voisine qui laisse ses chaussures sur le palier
comme au concierge qui avait dit qu'il passerait mais n'est pas venu
comme à ton frère qui habite au-dessus et avait dit qu'il passerait mais n'est pas venu
comme à ta nièce qui habite à côté et avait dit qu'elle passerait mais n'est pas venue
comme au compagnon de ta nièce qui est certainement un voleur et ne doit plus jamais venir
comme à ton compagnon décédé qui amassait tout et n'importe quoi dans ses armoires, agrafes, détergents, cordes, outils, cahiers, adhésifs, crayons, alcools, ampoules, classeurs, etc comme on dit
comme à tes petits-enfants qui n'avaient pas dit qu'ils passeraient parce qu'ils ne t'appellent jamais de toute façon
comme à moi qui ne t'aurais pas appelé après le passage du médecin alors que oui je t'ai appelée vers 21 heures, heure à laquelle le vin blanc fait son office empêchant toute discussion suivie, tout propos cohérent, toute articulation claire
comme à la vie qui est toujours là injuste avec toi comme elle l'a toujours été dis-tu silencieusement

toi là silencieuse 
les chaises silencieuses
la voisine silencieuse
l'orange et le bleu silencieux
le concierge silencieux
les épluchures de légumes silencieuses
le frère silencieux
les tickets de caisse silencieux
la nièce silencieuse
les petits objets encombrants silencieux
le compagnon décédé silencieux
les cheveux épars silencieux
les petits-enfants silencieux
le téléphone silencieux
le médecin silencieux
le vin blanc 
l'attente 

même le silence est silencieux quand il se tait de n'avoir plus grand chose à vivre

je suis silencieux du silence que tu as gardé, sachant probablement très bien ou pressentant ou devinant ou 

ton silence détournant le regard est mon regard se détournant de ton silence

nous sommes notre silence



 


lundi 29 août 2022

Journal jusqu'au jour où... 24





Je regarde le troglodyte mignon sur le toit de la caravane.

Votre référence Retraite Plus: 315136.

Je regarde la forêt baignée d'une lumière nacrée ce matin.

Afin de cibler au mieux votre secteur de recherche, de vous proposer des résidences avec places disponibles et adaptées aux besoins médicaux de votre proche, merci de remplir le formulaire prioritaire.

Je regarde la petite aubergine qui tente de pousser dans le projet de potager.

Pour tout renseignement sur les tarifs en vigueur dans votre province ou sur les aides financières auxquelles vous avez droit, n’hésitez pas à nous contacter.

Je regarde le ciel qui hésite entre ouverture et sépulture.

Notre organisme a conseillé en 2021 plus de 30000 familles qui sont aujourd'hui satisfaites de leur solution d'hébergement.

Je regarde la haie taillée où survivent quelques mûres séchées par la canicule.

Nous restons à votre disposition pour tout renseignement complémentaire.

Je regarde les feuilles du boulot tombées en masse comme si l'automne avait avalé l'été.

Cordialement,L'équipe Retraite Plus Belgique.

Je regarde les sièges de jardin qui vont s'ennuyer dans les semaines à venir.

Cher Monsieur,

Je regarde le chêne pourpre.

Comme demandé via Retraite Plus,

Je regarde la vaisselle qui attend qu'on s'occupe d'elle.

Vous trouverez ci-joint une brochure de la Résidence ainsi qu’un exemple des animations proposées et des menus disponibles.

Je regarde une pie qui trottine au milieu du champ voisin.

J’y joins également un récapitulatif, non exhaustif, des services offerts.

Je regarde le chemin de cailloux qui mène aux sanitaires.

Pour information, les services proposés englobent des services généraux (présence du personnel 24h/24, système d’appel d’urgence interne, animations, nettoyage de la SDB une fois par semaine, ramassage et évacuation des poubelles)Je regarde le pot de café mais également des services en fonction des demandes (gestion des médicaments, mise au lit, Je regarde le restant de baguette, change de lange la nuit, …). Le prix des services est forfaitaire Je regarde le pot de basilic et aucun supplément ne sera demandé si les services nécessaires Je regarde la plaquette de médicament augmentent en cours de séjour Je regarde mes livres A noter également que le passage d’une infirmière en matinée est gratuit Je regarde les photos des enfants Nous proposons des appartements allant de 36 m² à 75 m² Je regarde mon téléphone pour des prix entre 1.230€ et 1.595€, hors consommations (eau, électricité, téléphone, TV, …) Je regarde le paquet de beurre et éventuels repas (l’appartement disposant d’une cuisine équipée et les résidents Je regarde la tapette à mouche pouvant donc se préparer à manger).

Je regarde par la fenêtre le lundi qui clopine.

Je reste bien évidemment à votre service pour tout renseignement complémentaire ou pour une visite de la Résidence.

Je regarde.

Bien à vous.

Je me regarde.

Bien à moi.

Lundi me regarde par sa fenêtre.



vendredi 26 août 2022

Journal jusqu'au jour où... 23







Il a dit
- maintenant il faut que tu acceptes de te faire aider pour le ménage les repas les courses
 
Elle a dit faiblement 
- oui mais il faudra que je sois derrière

Il a dit
- derrière mais derrière qui

Elle a dit faiblement 
- je connais une dame deux fois les gens qui venaient lui ont volé des choses

Il a dit
- si c'est par la mutuelle ce sont des personnes engagées qui ne vont pas risquer de perdre leur travail en volant

Elle n'a rien dit faiblement
-

Il a dit 
- je vais me renseigner mais dans ton état avec ton dos bloqué tes douleurs tes mouvements instables tu ne peux pas continuer à être seule la journée

Elle a dit faiblement
- oui non

Il a dit
- je vais appeler demain et toi si ça ne va pas mieux avec le Paracétamol tu téléphones au médecin pour qu'il passe

Elle a dit faiblement
- il répond jamais

Il n'a pas dit
- oui je pense que ce gars est débordé parce qu'il est le seul sur la commune

Elle a dit faiblement
- il va encore dire l'hôpital j'en viens j'ai fait des examens la semaine dernière il n'a même pas téléphoné pour me donner les résultats j'ai dû appeler trois fois

Il n'a pas dit
- oui en plus d'être le seul de la commune je crois qu'il est nul

Elle a dit faiblement
- ça va coûté cher si des personnes viennent ici pour

Il a dit
- tu paies une mutuelle tu as 86 ans il y a certainement des services pas trop coûteux

Elle a dit faiblement
- je n'ai pas d'argent

Il a dit
- tu as une petite réserve qui peut aider

Elle a dit faiblement
- oui mais c'est pour toi plus tard

Il a dit
- je n'en veux pas ce sont tes sous c'est à toi que ça doit servir

Elle a dit faiblement
- oui oui mais je voudrais partir d'ici aller chez toi

Il a dit
- où veux-tu que je t'installe le gamin est encore là il n'y a pas d'autre chambre et la salle de bain est à l'étage comment veux-tu

Elle n'a rien dit faiblement elle a juste eu les yeux mouillés

Il a dit
- et si on te trouve une formule d'appartement où tu peux être autonome mais où il y a du personnel pour aider si tu en as besoin

Elle a dit faiblement
- oui oui mais

On a sonné c'était sa nièce qui lui apportait le programme télé

Il a dit à la nièce
- je pense qu'il faut que quelqu'un puisse l'aider pour les tâches quotidiennes elle n'en peut plus elle marche à peine

La nièce a dit oui puis a parlé d'elle pendant cinq minutes

Il n'a pas dit
- ferme-là on parle de ma mère 
non il a dit
- tu sais s'il y a un service d'aide à domicile dans la commune

La nièce a dit
- oui 
avant de reparler d'elle et de sa belle-mère qui patati et patata et ferme-là

Elle a dit faiblement
- je n'arrive même pas à m'asseoir

Il a dit
- bon tu acceptes maintenant que tu peux te faire aider que ce n'est pas honteux

Elle a regardé la nièce puis l'a regardé lui et a dit faiblement
- oui

Et dans son regard il a vu que la mort était entrée même pas faiblement mais comme une chose réelle proche peut-être alors qu'avant la mort c'était un mot qu'elle disait quand elle disait qu'elle n'avait rien eu de sa vie que ce serait mieux d'être dans sa caisse

Il n'a rien dit faiblement
La nièce est partie
Il est sorti

Il a ajouté sur le palier
- je te téléphone dès que j'ai des renseignements

Il est parti

Elle est restée avec sa mort comme avec une canne rompue