lundi 6 février 2023

Journal jusqu'au jour où ... / 33

 





Ne pas y aller. Ne pas y aller un jour. Reprendre ses activités suspendues depuis dix jours. Ne pas y aller. Respirer. Voir des gens. Des autres. Ne pas leur en parler. Des inconnus. De vagues connaissances. Ne pas y aller sans culpabiliser. 

Que le travail se poursuive. Ateliers à préparer, à animer, répétitions, brochures à lire, mails à envoyer. Ne pas y aller. Prendre le train à la place et suivre une formation théorique sur le récit de vie. Justement. Le récit de vie. Dimension temporelle de l'existence. Capacité narrative en tant que fonction humaine. Hier, par mail, la structure du cours de ce lundi. 

Le point 17 : "On fait de la vie une histoire pour pouvoir la saisir." 

Ne pas y aller et tenter de ne pas y penser tout le temps. Savoir que les heures sont interminables à souffrir et que l'imaginer ou se mettre à la place n'est pas même possible. La souffrance ne se quantifie pas, ne se partage pas et toute empathie ou compassion qu'on puisse avoir, impossible de réaliser dans sa chair ce qu'est la souffrance. 

Et celle de se sentir haper par la mort est au-delà de l'imaginable.

J'ignore à quoi elle pense toute la journée. Comment sa pensée vibre, s'égare, se rattrape, stagne, s'éteint, repart, chute, se regarde penser. Se regarde oublier. 

De quel souvenir à quelle angoisse passe-t-elle, de quelle douleur à quelle sensation? Regarde-t-elle ses bras décharnés couverts de taches bleues et bardés de bandages? Vos veines sont coriaces hein madame disait le jeune infirmier qui dut s'y reprendre à quatre fois avant-hier. La manche de son pyjama est parsemée de sang. Deuxième lavage de la semaine. Les taches s'estompent. Mais ne disparaissent.

De la chambre du 6ème étage, on voit tout Bruxelles. Elle n'en voit rien. Le dehors n'existe plus. La pensée est une cellule. Son corps est une cellule. La chambre aussi. 

Ne pas y aller. Se protéger. Ne pas se croire invincible. Le reconnaître. Accepter un jour de relâche. De lâcheté peut-être. 

Un jour avec d'autres images, d'autres sons. Capter les atomes de vie partout. Respirer de partout. Réouvrir ses propres pensées vers le monde extérieur. Sortir de sa propre cellule.

 

 



 

 

samedi 4 février 2023

Journal jusqu'au jour où ... / 32

 







On va écrire tous les jours. Un vrai journal. On va tenter. Ecrire ce qui s'est dit. Ce qui s'est fait. Ce qui ne s'est pas dit. Ecrire ce qu'on met déjà dans des caisses. Ecrire le regard qui se balade sur chaque objet, chaque tableau, chaque lampe, chaque tiroir. Ecrire ce qu'on voudrait jeter mais qui doit se jeter aux encombrants. Mais quand? Quand la décision? Quand l'action? Ecrire les contacts pris avec le brocanteur qui viendra faire un devis. A prendre ou à laisser et qu'on prendra évidemment. On n'a pas le temps ni la place. Ecrire les quelques caisses qui ont déjà changé d'appartement. Des livres. Qui finiront à la déchetterie. Ecrire que moi qui vis au milieu des livres, je vais jeter des livres. Des livres illisibles, désuets. 

On va écrire les nouvelles qu'il faut donner à l'oncle, au cousin, à une amie. Ecrire qu'on va taire ce qui déjà se prépare. Le pratico-pratique, les factures encore à payer, le loyer qui vient d'être indexé après dix ans avec effet rétroactif comme un signal qu'il faut partir, comme un coup de pied au cul des propriétaires qui t'ont tant méprisée. Ecrire qu'on irait bien leur foutre sur la gueule à ces rapaces. Ecrire que ces rapaces, c'est en fait la famille de ton compagnon mort il y a 20 ans et combien c'est absurde et douloureux d'être restée dans cet appartement avec bail à vie mais emmerdements et pressions à vie aussi. 

On va écrire tous les jours. Ecrire ce que tu ne liras jamais. Ecrire que tu ne sais pas que j'écris sur toi depuis ton accident. Que tu ne sais pas ce que c'est qu'écrire, à part une liste de courses, des mémos, des cartes de voeux ou d'anniversaire. Ecrire que tu demandais quelques fois mais c'est quoi tes ateliers d'écriture? C'est toi qui leur dis comment ils doivent écrire? Ecrire que t'expliquer n'a jamais servi à rien. Que tu reposais la question. Ecrire tous les jours au moment où un livre s'apprête à voir le jour, un livre qui aurait pu traîner sur la table de la salle à manger comme le précédent, au milieu des factures et des publicités et des bons de réduction. Un livre où mon seul nom sur la couverture aurait suffi à te le rendre important, même si les textes tu aurais demandé mais ça veut dire quoi ces petites phrases, d'où ça te vient? Un livre que tu aurais pu montrer au coiffeur ou à la pédicure. Ecrire que ce livre peut-être tu le verras sur ton lit d'hôpital mais que tu ne le liras pas. Tes yeux sont devenus paresseux, ils n'ont plus l'énergie de glisser sur le papier. Ce livre sera posé à côté du verre d'eau et de la boîte de mouchoirs. Ce livre tombera peut-être lors d'une tentative de te redresser dans le lit, entraîné par le tuyau du baxter. Ce livre sera peut-être oublié par un infirmier lors de ton transfert en revalidation, miracle, ou en soins palliatifs, probable. Ou peut-être ce livre que février verra naître arrivera après ton dernier souffle. Peut-être est-ce mieux.

Ecrire tous les jours, même ce qui ne devrait pas s'écrire. 

Le sordide et l'impudique. Le terrifiant et le néant.

Ecrire pour accompagner notre calvaire. 

Notre si crue réalité.




Journal jusqu'au jour où... / 31








La porte reste ouverte - Bruits du couloir - La dame dans l'autre lit ronfle - Elle est marocaine - Tu as eu besoin de le préciser - Elle est arrivée ce matin - Tu ne sais depuis quand tu es ici - Que sais-tu encore - Que sais-tu de toi - 45 kilos - Ton poids désormais - Ils t'ont pesée avant l'examen - L'intervention - 45 kilos - Combien dans deux jours - Dans dix jours - Le mot disparition pour parler de la mort - Disparition - Extinction - Un jeune homme vient reprendre le plateau-repas - Tout n'a pas été mangé - La sauce a séché - La compote s'est durcie - Le lapin tire la gueule - Une heure que le plateau traîne sur la table - Sous la télévision - Que tu ne regardes pas - Que vois-tu encore - Jusqu'où vois-tu - Vois-tu - Tu ne veux pas les mots croisés - Non - Non - Tu dis non plusieurs fois - Tenir le crayon serait de trop - Tenir conversation - Croiser les mots -  Avec quelqu'un - Même ça t'épuise - Ton articulation se démantibule - Tes articulations capitulent - Je veux rentrer - Pas la revalidation - Mot que tu n'arrives pas à prononcer - L'assistante sociale t'explique - Pourquoi - Pourquoi tu ne peux pas rentrer chez toi - Pour l'instant - Elle brode - Elle sait - Comme moi - Que tu ne rentreras sans doute plus jamais - Chez toi - Elle explique - Clairement - Elle comprend que tu veuilles - Ne veuilles pas - Me regarde - Cherche mon regard - Je répète ce qu'elle dit - C'est pour votre bien - C'est pour ton bien - Pour que vous reprendre des forces - Avec son accent flamand - Pour vous aller mieux - Pour que tu reprennes des forces - Pour que tu ailles mieux - On dirait que je traduis - Tu essaies de relever la tête - Pas la force - Pourquoi - Tu bredouilles - Pourquoi - Pourquoi on ne me laisse pas - Mourir chez moi - Le reste de la phrase que nous n'entendons pas - L'assistante sociale et moi - Debout - Elle au pied du lit - Moi sur le côté - Plus près de toi - 45 kilos - On va faire tout pour vous madame - Je voudrais partir - Mourir - Madame on ne décide pas quand on s'en va - On va vous aider - Tu as encore tes petits fils - Pour eux - Oui c'est vrai - Tu cherches leurs prénoms - Comment ils s'appellent vos petits-enfants - Tu cherches - Je réponds à ta place - Martin et Félix - Beaux prénoms hein madame - Ils ont encore envie de voir leur mamie hein madame - On vient chercher la dame d'à côté pour un examen - Chacune sa maladie - Son drame - Marocaine - Belge - Monsieur je vous donne ma carte - Vous pouvez m'appeler si vous voulez - Je vais chercher un centre de revalidation - Avec une place libre - Je vous tiens au courant - Tu as fermé les yeux - Courage hein madame - Courage hein monsieur - Elle sort - S'occuper d'un autre dossier - 45 kilos - Combien dans dix minutes - Dans une heure - Tu as froid - Je remonte les couvertures - Merci - Tu arrives à articuler merci pour tout ce que tu fais - Tu me félicites - Au bout de quarante ans d'incompréhension - Que répondre - Je vais y aller - Je dois travailler - Mensonge - Fuite - Culpabilité - Nécessité - Je remets mon masque - 
Ascenseur - 
Accueil - 
Parking - 
2,45 euros - 
45 -
-






vendredi 3 février 2023

Journal jusqu'au jour où ... / 30

 






    Combien de temps ce journal
Les jambes ne portent plus bien
Le bassin ne pivote plus bien
La dos ne se redresse plus bien
Les bras ne se lèvent plus bien
Les mains n’agrippent plus bien
La tête ne se souvient plus bien
    
    Combien de temps ce calvaire
Les pieds sont bien douloureux
Les genoux sont bien faibles
Les cuisses sont bien maigres
Les poignets sont bien fragiles
Les doigts sont bien crevassés

    Combien de temps ces tuyaux
Ce n’est pas une vie
Ce n’est plus une vie
C’est encore ta vie
C’est aussi ma vie
C’est notre vie

    Combien de temps cette vie
Les yeux sont lessivés
Ils cherchent du secours dans le flou 
De la chambre qui patiente
Du cerveau qui s'enlise
De la bouche qui panique
Du cœur qui décompense

    Combien de temps cet appartement
Le hall n’accueille plus
La cuisine ne chauffe plus
Le salon ne parle plus
La chambre ne dort plus
La salle de bain ne se lave plus

    Chaque pièce n'attend plus ton     retour
    Chaque pièce a compris que tu ne reviendras     pas 
    Chaque pièce se défait de     ta présence


Dans chaque pièce résonne le désert
Des mirages se font jour
Des visages défont la nuit


    Le point final tarde
    Se cache
    S’amuse
    Se fout
    De toi
    De moi
    De la vie qui décompense



L'eau de ta solitude est partout
Ta vie se fait oedème
Tes pensées se font larmes



            Nous attendons le final
            Tarde le point
            Que tu appelles désormais







dimanche 25 décembre 2022

Journal jusqu'au jour où... / 29





Nous sommes le 22 décembre. 1983. Il fait sans doute froid. Les fêtes approchent. Non, elles sont là. Les rues sont illuminées. On a acheté les cadeaux qu'on mettra sous le sapin. On. Tout le monde. Mais pas nous. Nous ne mettrons pas de sapin en décembre 1983.


Nous sommes le 22 décembre 1983. Début d'après-midi. Un camion est garé devant l'immeuble. Un élévateur reçoit des meubles et des caisses au 2ème étage pour les descendre jusqu'au trottoir. Nombreux allers-retours. Le camion se remplit. Un homme de 71 ans regarde la manoeuvre. Sans doute abasourdi. Sans doute tétanisé. Les meubles vont aller dans son nouvel appartement.

 

Je ne sais pas ce que je fais pendant ce temps-là. Je l'aide à rassembler les derniers ustensiles de cuisine ou les dernières boîtes de médicaments. Flou.


Nous sommes le 22 décembre 1983. D'autres meubles, d'autres affaires, d'autres vêtements sont partis en début de matinée dans un autre camion avec un autre élévateur pour un autre appartement. Une femme de 47 ans est montée dans une voiture qui attendait au début de la rue. La voiture a précédé le camion. Ils ont disparu au-delà du rond-point.


Je ne sais pas ce que j'ai fait pendant ce temps-là. Jai peut-être aidé l'homme de 71 ans à pleurer. Flou.


Nous sommes le 22 décembre 1983. Un attentat à Beyrouth. Hosni Moubarak rencontre Yasser Arafat au Caire. Grande maoeuvre anti mafia en Italie. Deux avalanches en Savoie. Un couple se sépare à Bruxelles après 21 ans de vie commune. Leur fils de 19 ans est dans le flou.


Nous sommes le 22 décembre 2022. Les fêtes approchent. Non, elles sont là. Les rues sont illuminées. Comme chaque année, décembre voit s'approcher le 22 décembre 1983. L'impuissance. Le désarroi. Le désir d'hibernation. La question est venue. Tu fais quoi à Noël? 


Nous sommes le 22 décembre 2023. Cela fait quarante ans qu'un homme de 71 ans et une femme de 47 ans se sont séparés après 21 ans de vie commune. Leur fils de 19 ans, un matin de septembre 1983, a hurlé dans la cuisine. Il a hurlé d'un coup en sortant de sa chambre. Lui, si taiseux, si claquemuré, il a hurlé qu'il ne reviendrait que le jour où ses parents seraient séparés. Il a hurlé qu'il l'exigeait. Il a hurlé qu'il n'en pouvait plus d'entendre hurler. Depuis 19 ans. Il a claqué la porte et il est parti au boulot. Il n'est pas rentré le soir. Il ne sait plus où il a dormi. Il ne sait plus pendant combien de jours il a quitté la maison. Flou.


Nous sommes le 22 décembre. Comme chaque année jusqu'à sa mort, il aura 19 ans. Depuis plusieurs semaines, décembre hurle dans sa poitrine son impossibilité à se faire oublier. Sa mémoire a occulté beaucoup de choses. Les abus en premier. Il écrit pour qu'elle se reconstruise. Décembre ne s'occulte pas. Les fêtes n'en sont jamais. Chaque fête hurle du flou. Chaque fête hurle un élévateur en action. Chaque fête hurle un meuble qui s'en va. Chaque fête hurle une voiture qui attend au début de la rue. Chaque fête hurle une boîte de médicament. Chaque fête hurle le sapin. Chaque fête hurle Tu fais quoi à Noël? 


Nous sommes le 22 décembre 1983. La femme de 47 ans qui va habiter désormais avec son amant pose la question Tu viens à Noël et ne comprend pas que son fils réponde non, pour la première année, je passerai Noël avec lui.


Nous sommes le 22 décembre 1984. L'homme de 72 ans ne passe pas Noël avec son fils. Pour la première fois. Il est assis, flou, devant sa télévision. Plusieurs boîtes de médicaments sur la table de salon de son nouvel appartement depuis un an. Il ne hurle pas. Il attend demain. Demain le fils viendra.




dimanche 27 novembre 2022

Journal jusqu'au jour où... / 28







De cela non plus nous ne parlerons pas. 
De ce choc et des émotions qui ont suivi nous ne parlerons pas.
Comme de tout ce qui touche aux émotions, nous ne parlerons pas.
N'avons jamais parlé. 

Les émotions des autres n'existent pas, à moins d'être le voisin ou la voisine malade, handicapé.e pour laquelle ce n'est vraiment pas facile tu sais elle souffre c'est terrible il n'a jamais eu facile il est courageux ça me fait de la peine quand je le croise dans l'ascenseur

De ce moment où constat est fait que la tombe a été enlevée, qu'il y a désormais une pelouse à la place de toutes ces tombes des dernières années avant notre 21ème siècle, un espace vide pour de nouveaux morts, de ce moment où je crois perdre mes jambes et mon cerveau et mon coeur, mais où, présence de mon fils, je m'oblige à tête froide garder, de ce moment où je touche la mort par son absence, il aurait été bon de partager le vertige. 
Mais de cela nous ne parlerons pas. 
Peut-être pourrait-on en parler de manière pragmatique : 
Où sont les papiers de la commune? 
La concession n'était pas de 25 ans? 
Tu n'as pas reçu un courrier qui demandait si on voulait prolonger?

Il est mort une seconde fois je t'aurais dit. 
Tu l'as tué une première fois et l'administration l'a tué une seconde fois et entre les deux mon corps balance.

Les émotions des proches n'existent pas.
 
Je n'ai pas eu d'émotion en proposant à un de mes fils d'aller sur la tombe de son grand-père. 
Je n'ai pas eu d'émotion en me garant devant le cimetière où je n'avais plus été depuis un an. 
Je n'ai pas eu d'émotion en y emmenant un de mes fils qui n'y avait plus été depuis le Covid.
Je n'ai pas eu d'émotion en pensant qu'il était important de réunir les trois générations de temps en temps.
Je n'ai pas eu d'émotion en ne reconnaissant pas les allées.
Je n'ai pas eu d'émotion en revenant sur mes pas, en cherchant la bonne allée, en comprenant, à force de tours et détours dans le fond du cimetière, que la tombe n'était plus là, qu'une herbe verte de novembre attendait ses prochains occupants.
Je n'ai pas eu d'émotion et c'est pour cela que nous n'en parlerons pas.

Etre disponible un peu, beaucoup, parfois, souvent, soudainement, peu importe, mais être disponible. Dans le cercle proche, le premier cercle - et nous savons comme il se réduit à peau de chagrin chez nous - on s'attendrait à un peu, même pas beaucoup, même pas parfois, juste un peu de disponibilité, d'attention aux émotions, ces deux mots qui riment et qui cependant, voguent souvent à la dérive dans notre océan familial.

Mais il y a tant de sollicitations aujourd'hui. Et quand il n'y a pas de sollicitations, soi-même devient sollicitation permanente, si permanente que l'autre...

L'autre est là.
On le sait.
C'est rassurant. 
Le rôle est occupé.
Les actes sont actés.
Les émotions sont ravalées.

L'autre est là.
Qui attend
Qui a toujours attendu.
Qui n'attend plus.

Combien de temps encore à errer dans ce désert d'attention?

 


dimanche 11 septembre 2022

Journal jusqu'au jour où... (parenthèse 5)

 



Chère Martine,

 


    J'ai appris en juillet votre décès. Sur le coup, bien que nous ne nous soyons vus qu'une seule fois en 40 ans, j'ai encaissé le coup, comme si vous aviez été une proche parente. Peut-être pas le jour-même de la nouvelle mais dans les jours qui ont suivi, vous m'avez manqué. J'ai réalisé que nous n'aurions pas de seconde entrevue après celle de mars 2022. J'avais encore des questions à vous poser, des éclaircissements à recevoir sur cette période de mon enfance où nous nous étions fréquentés.
 
    Je me souviens de votre surprise au téléphone, lorsqu'en février dernier, après avoir trouvé votre numéro fixe sur Internet tout simplement, je vous ai appelée en me présentant par mon nom. Nom qui a provoqué un long silence au bout du fil, bien compréhensible, je devais avoir 11 ou 12 ans la dernière fois que je vous ai vue - ou peut-être 14, tout cela est flou et le restera. Après cet instant de flottement, vous m'aviez demandé l'objet de mon appel. Emu de mon côté d'entendre votre voix, étonné de vous joindre aussi facilement, j'avais eu besoin de ce silence pour rassembler mes palpitations et tenter d'expliquer le plus clairement ma démarche. Je vous avais dit, je crois, que depuis plusieurs mois, suite à l'accident de ma mère à 84 ans - une chute qui allait la précipiter vers une diminution considérable de ses facultés physiques et mentales - j'éprouvais le besoin d'éclaircir des pans entiers de mon enfance et de mon adolescence, quasiment effacés de ma mémoire. Ma mère m'ayant confié des centaines de photos de cette période, photos qu'elle avait affirmé pendant longtemps ne pas posséder mais subitement apparues après l'accident, j'étais tombé sur plusieurs clichés de vous lors de votre mariage avec Philippe, mon demi-frère et notamment une photo où je suis sur vos genoux face à votre magnifique sourire. 
    
 
    J'avais senti au ton de votre voix et au rythme lent de vos mots que mon appel vous secouait - je croyais savoir que ce mariage avec Philippe s'était soldé par un divorce violent pour vous - et vos paroles ne disaient rien d'autre qu'une grande réticence à revenir sur cette période de votre vie en en parlant avec moi. Et pourtant, après quelques minutes d'un échange à la fois respectueux et tendu, vous aviez accepté que nous nous rencontriions un jour prochain, si possible chez vous car vous aviez des difficultés à vous déplacer suite à une récente opération à la hanche ou au genoux, je ne sais plus. En raccrochant, j'avais été obligé de m'asseoir, chamboulé à l'idée que oui, vous aviez décroché, parlé avec moi et au final, accepté de me recevoir. 
 
    Et au jour convenu, je me suis présenté à votre adresse, très impressionné à l'idée de vous revoir après plus de 40 ans, impressionné aussi de rencontrer la femme politique que vous aviez été, première femme à occuper le poste de bourgmestre faisant fonction à Saint-Gilles pendant 7 années. Après avoir sonné, j'ai attendu un long moment avant que la porte s'ouvre, en tout cas suffisamment long que pour me redonner des palpitations. Certes, je vous avais vue dans un reportage à la télévision ainsi que des photos de vous dans la presse. Je connaissais donc votre visage de femme de plus de 70 ans aujourd'hui. Il n'empêche, ma mémoire en voie de reconstruction, à force de regarder les photos de votre mariage, de décortiquer le visage de Philippe, le vôtre, celui de mon père mais aussi le mien, avait imprimé en moi vos traits de jeune mariée rayonnante.
 
 
 Vous avez ouvert la porte, nous nous sommes dit bonjour et vous m'avez proposé d'entrer. Vous avez ajouté c'est par là pour m'indiquer le salon. J'ai noté de suite que vous marchiez difficilement et lorsque vous vous êtes assise en face de moi sur le canapé, vous avez poussé un long soupir de soulagment. D'ailleurs, il me semble que vous avez d'emblée fait une allusion à ces soucis de santé et à une opération toute récente. J'avoue que mes palpitations ne s'étaient pas calmées et que j'avais du mal à réaliser que j'étais enfin face à vous, après avoir songé durant tant d'années à prendre contact mais sans avoir jamais franchi le pas. Si j'avais tant tardé, c'est probablement que votre carrière politique vous rendait inatteignable. Idée idiote sans doute alors que votre numéro de téléphone était dans l'annuaire en ligne.
 
 
    Dès le début, vous vous êtes intéressée à moi, à mon parcours professionnel - vous aviez fait quelques recherches sur Internet apparemment - affirmant que vous aviez un peu suivi ce parcours théâtral, de loin en loin. Vous aviez entendu parler de moi, vous ne saviez plus bien où, dans quelle émission ou journal ni dans quel théâtre mais enfin, vous saviez que le théâtre était mon métier. Il était étrange pour moi de vous vouvoyer alors que 40 ans auparavant, je crois que je vous tutoyais. Mais c'était alors l'énergie de l'enfant heureux d'aller dans votre grande maison de Ganshoren les mercredis après-midi, recevant votre sourire, votre gentillesse et les goûters qui accompagnaient ces moments heureux. Les temps avaient changé, vous étiez une dame d'âge respectable et moi un quinquagénaire en route vers la décennie suivante. Une bonne quinzaine d'années nous séparaient depuis toujours et les 40 ou 45 écoulées imposaient maintenant ce vouvoiement. 
 
    La conversation, après de nombreux détours par l'état de santé de ma mère - le décès de vos parents bien des années auparavant - votre carrière politique et la dureté de ce milieu d'hommes - a fini par se poser sur votre ex-mari, mon demi-frère, Philippe, celui que je n'ai vu qu'une fois en 40 ans, quelques semaines avant la mort de son père, mon père. Vous n'avez pas caché le calvaire que fut cet épisode de votre vie, l'espoir dans lequel votre mari vous a longtemps tenu d'être maman, l'épreuve sans fin que fut le divorce et les dettes carabinées qu'il vous a laissées du fait de ses dépenses excessives. Vous avez reconnu qu'il vous avait fallu de longues années pour vous en remettre et qu'en parler comme vous le faisiez pour répondre à mes questions vous coûtait. L'image que je recevais de ce demi-frère fantôme, qui avait refusé de se rendre au chevet de son père mourant et n'avait jamais répondu aux quelques sms que je lui avais envoyés, cette image s'assombrissait encore. 
 
    Puis, au détour d'une phrase, vous m'avez tutoyé, je ne sais pas si vous vous en êtes rendu compte. J'ai cru un instant que vous reviendriez en arrière très vite, consciente qu'il nous fallait garder la marque du temps écoulé, et pourtant, non, vous avez continué à me tutoyer. De mon côté, il m'a fallu encore quelques phrases avant d'oser un tu prudent auquel j'ai aussitôt collé un vous permettez que je vous tutoie assez cocasse. Vous avez répondu oui et le reste de cette rencontre s'est déroulé dans une chaleur certaine, une décontraction rassurante. Puis, constatant que deux heures étaient passées, j'ai pris congé de vous en vous remerciant plusieurs fois de votre accueil, de vos mots, des éclaircissements que j'avais reçus à certaines de mes questions. Vous m'avez dit être fatiguée mais heureuse de cet échange et vous avez ajouté sur le pas de la porte que, si je le souhaitais, nous pourrions nous revoir. 
 
    Seulement voilà. Nous ne le pourrons pas. Nous revoir. Echanger. Je n'aurai jamais d'autres réponses à d'autres questions apparues. Car lorsqu'une question naît et trouve une partie de sa réponse, aussitôt en apparaît une autre et la quête de réponse s'en trouve relancée. 
 
    Chère Martine, votre chaleur, votre humanité, ton tutoiement vont me manquer. 
 

 

Claude