lundi 16 janvier 2017

Petit journal des lectures et des écritures 2.



- entendu, lors de l'atelier de samedi, deux participantes que le hasard avait réunies là, se plaindre d'un autre atelier d'écriture suivi 2-3 ans auparavant avec le même animateur, chevronné (je le connais vaguement et depuis 30 ans que je le croise, l'homme ne m'inspire que très vaguement), mais apparemment si raide et brutal que, chez l'une des deux, le dégoût de son écriture s'est installé durablement. Inspirée par un autre atelier qu'elle avait suivi en juillet dernier avec Isabelle (qui co-anime avec moi) elle tentait de se rabibocher avec l'écriture, en groupe et dans la bienveillance. Délicat et questionnant d'entendre parler d'un autre animateur dans des termes aussi négatifs alors que je n'en suis qu'au tout début de ces ateliers (et que cet animateur a portes ouvertes dans les bibliothèques...), que l'apprentissage durera aussi longtemps que j'en donnerai, suivant moi-même d'autres ateliers (en ligne ou en live). Délicat et fragilisant, pour moi, pour nous, d'être confronté à la fragilité de cette participante qui ne trouvait pas le temps nécessaire pour entrer dans chaque proposition, la développer et y tracer une voie. Et pourtant, lors du partage de ses textes, très fragmentés, avec difficulté pour elle à se relire et retrouver la pensée qui avait été la sienne, quelque chose de très émouvant surgit de ces silences, hésitations, bafouillages, renoncements, regards désolés. Ces moments sur le fil recèlent du vertige, de la grâce et sont aussi miraculeux que toute la production de textes durant la journée.

- la veille de l'atelier, ai terminé l'encodage sur le site de la Fédération Wallonie-Bruxelles, de mes évaluations et commentaires relatifs au concours de nouvelles "Pousse-café". Une bonne quarantaine de textes (sur 210, 4 autres jurés se répartissant cette première sélection, un deuxième jury étant appelé à choisir parmi les 50 sélectionnés), parfois courts parfois longs à lire, relire, déchiffrer parfois, analyser, laisser reposer, reprendre, redéchiffrer, rerelire... Curieux exercice, à réaliser dans un temps si bref qu'il m'est arrivé de regretter l'invitation pour cause de migraine. Plus sérieusement, cela s'est révélé passionnant et surprenant. Outre qu'on y pèche quelques textes étonnants, on y puise aussi -et malgré la fatigue- une énergie pour sa propre écriture. Je comprends mieux ce que dit François Bon au sujet de ses ateliers en ligne lorsqu'il évoque l'importance qu'ils revêtent pour son propre laboratoire d'écriture. Et combien délicat est l'art du commentaire... Outre une grille d'évaluation somme toute attendue (originalité, respect du thème, construction, syntaxe, grammaire) s'étendant de pas du tout à exceptionnel (5 niveaux), c'est sans conteste dans l'appréciation des points forts et points faibles que réside la difficulté de l'opération. Véritable exercice d'écriture en soi, rapport à des auteurs anonymes, équilibre entre encouragement et honnêteté, relevés d'exemples concrets et sentiment global, j'ai navigué vaille que vaille dans cet océan encore inconnu de moi. Il n'empêche, si on trouve là de quoi interroger son écriture, je n'ai pas livré grand-chose de personnel durant ces 15 jours.

- fait hier une lecture improvisée d'un extrait de Ils désertent de Thierry Beinstingel. Entre le moment où naît l'envie, sa réalisation, sa mini présentation sur banc de montage et sa publication sur YouTube, il s'écoule 30 minutes tout au plus. C'est mal foutu, mal filmé, mal éclairé, réalisé avec mon smartphone en état de décomposition, mais j'aime beaucoup cette urgence. Le livre de Thierry Beinstingel est passionnant et vient rappeler à ma mémoire de nombreux moments de mon enfance où j'accompagnais mon père, représentant de commerce, sur les routes de Belgique. Il vendait du matériel électrique destiné aux vitrines des magasins, sillonnait la Wallonie en Ford Taunus. En période de congés scolaires, étant fils unique, n'ayant personne pour me garder en dehors d'une seule grand-mère, j'embarquais à ses côté et découvrais villes et villages de la partie francophone du pays.
Je retrouve aussi dans Ils désertent des ambiances d'hôtels plutôt basiques, de restauroutes, de show-room où j'ai réalisé nombre d'animations de ce qu'on nomme "théâtre d'entreprise", y rencontrant de grands moments de solitude et d'ennui, de mauvais sandwichs, face à des cadres commerciaux, des employés de l'accueil, des contrôleurs de train, des agents d'assurance, des infirmiers, des éboueurs... Si ce travail a constitué durant 10 ans un petit socle financier (de quoi survivre disons), il m'a permis aussi d'être confronté à des réalités ignorées, toujours liées au monde du travail, à mille lieues de nos préoccupations d'artistes et de créateurs. J'y ai souvent trouvé de quoi me raccrocher au réel, tout occupé que j'étais par ailleurs à produire de la fiction, sur scène le plus souvent.

- demain, première séance de travail avec l'équipe de comédiens qui m'accompagnent sur Candide, on the road again. Premières lectures des ébauches d'écriture réalisées sur les 4 premiers chapitres. Le spectacle se jouera en janvier 2018. Imaginer aussi dans les jours à venir, les ateliers d'écriture que quelques classes de secondaire ont demandés. Ce sera une première, là encore, que de travailler en milieu scolaire, en tout cas sous la forme d'atelier d'écriture.



dimanche 15 janvier 2017

L'attente / 15. A treize ans.



j'attends le blanc
le blanc est ailleurs pas loin à portée de jambe de course de décision
j'attends les sols figés les paysages unifiés les manteaux de repos
le repos où se perdre se laver se renaître

s'être inquiété s'être demandé s'être questionné s'être révolté

j'attends la marche
la marche est ailleurs pas loin au-dessus au-dedans au-delà
j'attends les nuées de songes dérives mystères secrets
les secrets où s'étourdir se réfugier se confondre

s'être trompé s'être fourvoyé s'être égaré s'être plumé

j'attends de revoir la nappe blanche sans craindre son éboulement écoulement étouffement
j'attends de revoir la nappe blanche sans craindre
j'attends de revoir la nappe blanche

sans oublier


s'être tu caché
s'être mal vécu



j'attends le blanc où mes pas craqueraient
à nouveau






mourir à treize ans


blanc









jeudi 12 janvier 2017

L'attente / 14. Inévitable.



- On va gagner du temps.
- Du?
- Du temps.
- Du temps...
- Oui.
- Pour?
- Pour plus en perdre.
- Quoi?
- Le temps. Son temps!
- On perd son temps?
- Souvent.
- Ah...
- Tout le temps...
- On perd tout le temps son temps?
- Evidemment.
- Parfois...
- Toujours.
- Et?
- Ca suffit.
- Donc?
- On va gagner du temps.
- Comment?
- On va simplifier...
- Ah...
- On va supprimer...
- Supprimer quoi?
- On verra en son temps.
- Ah...
- On va réduire...
- Réduire...
- On va automatiser!
- Automat...
- Ramasser!
- Ram...
- Condenser, comprimer, compacter!
- ...
- Densifier!
- Pour gagner du temps?
- Voilà.
- Gagner...
- Oui... gagner!
- Ca va demander du temps...
- Quoi?
- Pour y arriver.
- Ca oui... évidemment.
- Beaucoup de temps...
- Bien évidemment bien sûr évidemment c'est inévitable.
- Inévitable?
- Bien sûr inévitable évidemment inévitable... évidemment... inévitable...
- Ce sera beaucoup de temps perdu.
- Oui...
- Ah...
- Mais qu'est-ce qu'on va gagner comme temps après!
- Après...
- Oui... qu'est-ce qu'on va gagner comme temps après! Bien évidemment!
- On sera mort.
- Ah ça... oui.
- Evidemment...
- Inévitable.

vendredi 6 janvier 2017

L'attente / 13. Variations 4.



L'attente tombe.

L'amour attend et tombe.

La déception attend son comble mais tombe.

Le tristesse attend le sommeil ne trouve que la colère puis tombe.

La vie attend la joie le rire la complicité tous de concert tombent.

La lumière attend endormie interdite constatant le jour qui tombe.

Le yeux attendent si empêchés censurés violentés que les paupières en tombent.

Le cœur attend appelle cherche espère scrute vibre tremble étouffe vacille tombe.

La tombe attend.


mardi 3 janvier 2017

Petit journal des lectures 1.



Grâce à François Bon et Anne Savelli, me suis mis à lire Ils désertent de Thierry Beinstingel, car tombé nez à nez sur le bouquin (à 1 euro...) chez un bouquiniste. Deux chapitres suffisent à m'embarquer, je le sens. Curiosité aussi de lire simultanément le journal de travail qui accompagne l'écriture du livre, sur son site (que je lisais depuis quelques temps déjà).

http://www.feuillesderoute.net/index.htm

Toute littérature autour du monde du travail me happe. C'est ce qui m'a amené il y a quelques années à lire Daewoo de François Bon puis Sortie d'usine. Au théâtre, par deux fois, en montant des textes de Michel Vinaver (L'Emission de télévision) et Rémi De Vos (Cassé), j'ai abordé la question.
Je lis que Thierry Beinstingel prépare une thèse sur la littérature du travail. J'espère qu'elle sera accessible à tous une fois défendue et publiée.


Hier soir, terminé une nouvelle de Jack London L'imprévu. Petit bijou de tension et de violence, exprimée ou contenue, je m'étonne d'avoir si longtemps attendu pour plonger dans l'œuvre de London.

Aujourd'hui, après la marche quotidienne dans les bois entre Belgique et France, lire Henry-David Thoreau et commencer à écrire les premiers mots d'une création intitulée tout simplement (ou tout pompeusement) Vivre.