mercredi 28 septembre 2016

L'attente / 2. Un sourire.





L'attente s'est cachée là ce matin. Sous le tapis. A entendu ta voix dans le parlophone du quatrième étage, t'a reconnu, parfaitement identifié vu qu'une caméra te filmait au moment où tu t'es présenté. Elle a eu le temps de constater tes cernes et ta mine défaite, pas seulement par les 45 minutes de pédalage urbain. Elle s'est dit que tu aurais besoin de quelques instants seul à côté des revues qui traînent avec people au bord de la séparation.

L'attente est intriguée par le mouvement que font tes chaussures, surtout celle de droite au bout de la jambe qui tremble. Comme l'attente est vigilante, elle devine qu'il ne faut pas jouer trop longtemps avec ces pieds qui pianotent le tapis charnu. Elle remarque aussi que tu bouges beaucoup sur le siège et que tu consultes ton portable avec régularité. Elle décide alors de se confondre avec les portes de l'ascenseur et t'offre l'arrivée en grandes pompes de ton interlocuteur qui te gratifie d'un "Comment ça va?" tout à fait inapproprié mais poli. L'attente te fait un sourire mais le remarques-tu? Pas sûr.

L'attente te voit quitter la salle d'attente. Elle entend les pulsations de ton muscle cardiaque et pleine d'empathie vient t'apporter un gobelet rempli à la fontaine à eau. Elle te voit disparaître derrière une porte d'où elle te verra ressortir grosso-modo une heure plus tard. L'attente a trouvé cette heure de grosso-modo interminable. Elle a eu beau faire les 100 pas, elle a perçu l'âpreté de l'échange verbal au-delà de la porte et si elle avait pu, elle serait venue t'épauler, te conseiller, te réconforter, mais ce n'est pas ce qu'on lui demande à l'attente, alors elle a poireauté.

L'attente t'accompagne jusqu'à l'ascenseur où on te sert la main accompagné d'un "A bientôt" tout à fait inapproprié mais poli.

L'attente te fait un nouveau sourire mais le remarques-tu? Oui, cette fois oui.

Le comprends-tu ce sourire? Non, toujours pas.



lundi 26 septembre 2016

L'attente / 1. D'un coup.



L'attente se cache et se tait.
L'attente observe et note.
L'attente enquête et mémorise.

L'attente dort d'un œil.

L'attente calcule et engrange.
L'attente écoute et enregistre.
L'attente murmure et influence.

L'attente pousse d'un coup.

L'attente gagne et clôture.
L'attente avale et recrache.
L'attente noue et étrangle.

L'attente est seule et en silence.

vendredi 23 septembre 2016

C'est ce que je dis.



c'est pas aujourd'hui c'est le 29
non j'ai reçu un sms pour ce matin 9h20
non ça c'est la prise de sang
non la prise de sang je l'ai faite il y a un mois
non vous devez la faire aujourd'hui
non je l'ai faite puisque j'avais reçu un sms disant que je devais la faire
vous l'avez déjà faite
oui il y a un mois
ah non ah oui je vois dans votre dossier vous l'avez déjà faite
oui c'est ce que je dis
mais c'est pas aujourd'hui le rendez-vous
alors pourquoi je reçois un sms disant aujourd'hui 9h20
je ne sais pas c'est une erreur de l'informatique

le dialogue aurait pu continuer

mais je me suis levé merde j'ai pris mon vélo après une nuit déjà très courte j'ai traversé la ville dans une circulation infernale avec des conducteurs infernaux et des particules nocives pour mes poumons j'avais le dos en sueur en arrivant j'ai fait la file au milieu de zombies j'avais envie d'un café j'ai vu un sdf qui urinait en dormant à 100 mètres d'ici vous croyez qu'on peut convoquer les gens avec des sms erronés à cause de l'informatique et simplement pas sortir un mot d'excuses en parlant bien fort à la réception comme ça tout le monde est au courant que tu t'es levé pour rien

au lieu
on sort
on regarde la ville pleine de rendez-vous erronés et de zombies encore souriants
ça arrive

on ne sait pas quand on naît à quel point on sera seul parfois

dimanche 18 septembre 2016

De régions inconnues.




En partageant le texte accueilli par le site Les Cosaques des Frontières, j'ai écrit "merci à ceux qui encouragent". Ca n'a l'air de rien dire ça mais le dire publiquement quand on est pudique - et l'écriture au départ de soi n'est pas impudique comme on (je) l'entend mais nécessité de rencontre et de mémoire - c'est comme dire merci à la cantonade et s'en aller dans la foulée, presque honteux d'avouer que sans l'attention et l'écoute de ceux qui prennent le temps, on serait non pas isolé ou incompris mais orphelin d'un écho qui, même restreint à une poignée d'humains, se révèle appui pour la suite, pour la poursuite du travail et de la recherche d'écriture.

Pour qui écrit-on? Qui lit? Pas qui aime et qui n'aime pas, jamais la question ne se pose en ces termes. Plutôt qui encourage la démarche, le chemin, le tâtonnement, l'expérience?
Pas les proches, sauf une, pas les amis du métier (sauf deux ou trois), pas les équipes croisées. Qui sait d'ailleurs ce chemin, qui s'abonne à la chaîne, qui commente un partage sur Facebook, qui? Essentiellement des inconnus, encore inconnus il y a un an, connus désormais au travers de Facebook ou de YouTube et se tisse dès lors un lien jamais imaginé, jamais envisagé pour qui a longtemps considéré les réseaux sociaux comme une plaie chronophage et superficielle. Ils le sont mais pas que. Découverte de cela et usage approprié des outils est en cours.

Cependant, pourquoi si peu de lecteurs autour de soi? Comme si, de prendre une voie autre que celle arpentée durant 30 ans déjà, définissait une autre image de soi, une autre place qui peut-être gênerait, troublerait le rapport établi entre un milieu et soi. Peut-être ce rapport n'a-t-il jamais existé réellement, et si la distance prise ces dernières années avec ce milieu et ses codes et ses habitudes et ses manies et ses caricatures n'était rien d'autre qu'une obligation donnée à soi-même pour se retrouver vrai, vraiment, on ne sait pas très bien où, dans quel désert, quel espace, mais y aller vers cet inconnu peuplé d'inconnus disponibles pour autre ouverture, autre regard, autre attention, autres choses, indéfinissables, incontournables ou improbables. C'est un désert habité de possibles, de voix et d'appels, aucune guerre ne s'y livrera car aucune place n'est à prendre, tout y est mouvant, balayé par un souffle bon et parsemé d'oasis bienveillantes.

Ecrire, être seul, chercher seul est envisageable si on sent que d'autres aussi ailleurs cherchent et creusent cette solitude. Une solitude à plusieurs, de Bordeaux à La Haye, de Tours à Saigon, de la Suisse à la Hongrie, de l'écran à la page, du carnet à l'objectif. Cette solitude à plusieurs est le contraire de ce que furent les 30 années passées où à plusieurs (et tellement parfois), en équipes charnelles et concrètes, une grande solitude se construisait, tapie dans le mouvement permanent et un jour surgie comme une claque évidente et nécessaire.

Ecrire, comme une autre solitude qui aurait attendu si longtemps qu'on lui donne l'autorisation. Et cette autorisation aujourd'hui vient de régions inconnues et le souffle est fort. Comme un nouveau moteur.











vendredi 16 septembre 2016

Journal de Tribunal - j + vie






reprendre ce journal

car c'est le tien pas voulu pas imaginé pas vu venir
jamais dit dans les quarante premières années de ta vie que tu connaîtrais ça
ni ton enfant ni ton portefeuilles ni ton coeur naïf ni ta chair abîmée
ni tes oreilles ni tes yeux bientôt aveugles ni tes sens tous réunis en un seul béant comme la gueule animale qui veut te détruire ni tes nuits de calculs ni tes levés hagards ni tes errances forestières ni tes stupeurs passagères ni tes tremblements subits
ni ni ni ni

tu n'en finirais pas d'énumérer car écrire ça cela là-dessus te prendra le reste de ta vie et même si forces te restent au-delà bien au-delà

jamais tu ne pourras encaisser la machine à laminer donc tu écris et tiendras journal de cette résistance et tu le feras pour le gamin au centre du labyrinthe il s'en sortira va regarde comme il jubile quand il te dit que lui aussi il adore le montage regarde même avec tes yeux qui s'aveuglent lentement


et pour toi
ta dignité ta légitimité ta volonté

ta survie toi qui est aussi quelque part dans ce labyrinthe



Nino Ferrer et l'Arbre noir

Parce que j'ai écouté Nino Ferrer ce matin, reprise d'un billet paru sur l'ancien blog.

Nino Ferrer.jpg

Quelques mois avant son suicide (il se tire une balle dans le cœur au milieu d'un champ de blé situé à quelques kilomètres de chez lui) Nino Ferrer se confie à un ami: "Tu te rends compte, j'ai écrit, composé et produit près de deux cents chansons, et les gens n'en connaissent que trois. C'est comme un peintre prolifique dont on ne connaîtrait que trois tableaux, car tous les autres sont dans des coffres"
On va donc se souvenir de "Mirza", "Le téléphon", "Les cornichons", comme ça c'est fait.
On va réécouter "Le sud" et reconnaître que c'est sacrément sublime, mais qu'on n'y prête même plus attention.
Et on pourra, j'y encourage, écouter "La maison près de la fontaine", "L'inexpressible", "Pour oublier qu'on s'est aimé", "Chanson pour Nathalie"...
On marquera un temps d'arrêt sur "C'est irréparable", face b de son premier disque, qui sera adapté par Luz Casal pour "Talons aiguilles" de Pedro Almodovar.

https://www.youtube.com/watch?v=C5rVi91TGNw

On rentrera alors plus intimement dans l'univers doux, mélancolique, joyeusement désabusé et profondément sombre de cet amoureux des chevaux, peintre reclus dans sa bastide du Lot près de Montcuq.
Il y a une dizaine d'année, en pénétrant dans la mairie de Montcuq, je tombe sur un de ses tableaux dans le hall d'entrée. L'homme m'intrigue et je me mets à écouter à peu près toute sa production. Et je découvre l'âpre beauté de cette voix, la tristesse vertigineuse de certaines chansons, la sonorité incomparable de ses compositions. Et depuis, j'y reviens régulièrement. Et de plus en plus, je dois bien l'avouer.
L'autre soir, je redécouvre "L'arbre noir", absolu chef d'œuvre de simplicité d'écriture et de sauvagerie musicale. La chanson dure 5'32". Les paroles se terminent à 2'16". Ensuite se déploie de manière fulgurante et douloureuse une absence que les mots n'arrivent plus à traduire. Le dernier mot prononcé est "Cœur" et c'est ce cœur qui se met à battre à toute allure, gonflé d'amour et de rage, ivre et épuisé d'attendre ou d'espérer.
C'est absolument déchirant, ca me laisse bouche bée, cerveau en compote et cœur transi à chaque écoute.

https://www.youtube.com/watch?v=znp0eaGWTOA


Paroles.

Ce grand arbre noir
Ce ciel plein de fumée
Devant ma fenêtre
Aux vitres embuées
Ce feu qui brûle et craque
Ces reflets sur ces murs
Le parfum de ces fleurs
Sur ces meubles obscurs
Et le bruit
De ces gouttes de pluie
Qui claquent sur les toits
La nuit
C'est un décor que tu connais
Peut-être t'en souviendras-tu
Rappelle-toi la cheminée
Les livres si souvent relus
Rien n'est changé, tout est pareil
Tout est pourtant si différent
Il flotte comme un goût de sommeil
Ou de tristesse, je ne sais comment
Ce n'est peut-être que le temps
Qui passe et laisse une poussière
De rêves morts et d'illusions
Peut-être est-ce ton absence, mon coeur

dimanche 11 septembre 2016

Si seulement dans ma tête.




Carnet du dimanche 11 septembre, 7h45 pour les premiers mots.

Le jour.
Endormi difficilement malgré gigantesque fatigue des dernières heures à préparer et présenter quelques scènes de "Ma vie d'enfant" hier après-midi. Réveillé trop tôt aussi par une lumière dont on ne va pas se plaindre. Les tentures de la petite caravane (ce sera le nom de la maison d'édition que je créerai un jour, même si seulement dans ma tête) n'occultent presque rien du jour qui vient titiller.

Le cerf.
Ici en bordure de cette forêt qui me tient lieu de refuge, nous avons été gâtés en arrivant: vers 22h les cerfs voisins ont entamé leur brâme. Pile quelques minutes après en avoir parlé de ce brâme. Je racontais à ma compagne mon émerveillement lorsque que, et pour la première fois en octobre 2010, j'étais resté de longues minutes dans le noir, devant ma caravane, à écouter ce chant rauque et mélancolique. Ce n'est pas seulement le brâme qui est fascinant, c'est aussi l'attente figée et muette qu'on s'impose pour le recevoir quand il surgira. Mise à disposition de son corps entier, comme disant "je suis prêt, allez-y les gars!"

L'ours.
Impossible décidément de rester au milieu des gens qui, tous en joie pour l'ouverture de la saison des Riches-Claires, créaient certainement une belle ambiance dans la rue fermée à la circulation. Mais la circulation humaine, au sortir de la représentation, avec son cortège de musiques tonitruantes, stands à merguez et bière qui coule à flot  m'a pris à la poitrine et la nécessité de fuir la ville, qui déjà est vive en temps normal, s'est révélée urgentissime.

L'égo.
Impossible aussi de parler et analyser à chaud avec l'équipe du Gorki ce qui s'est produit (ou pas) lors de la représentation. Etrange formule que de présenter un travail en cours avec ce bout à bout de scènes vaguement sur le chemin d'un aboutissement. Vaguement... il faut bien le reconnaître. Et si des spectateurs, amis ou inconnus, ont déjà témoigné de leur engouement pour le travail, l'exercice révèle aussi ce qui est bancal, inutile, surcroît de mise en scène sur-signifiante, trouvailles visuelles qui ne satisfont que l'égo des heures passées à expérimenter mais ne nourrissent en rien le propos cherché au travers de l'œuvre de Gorki. Exercice utile et cruel.

Le soir.
Profiter du crépuscule à venir pour s'approcher de la forêt, s'asseoir, écouter, digérer les derniers jours.

La solitude.
Dès demain matin.




jeudi 8 septembre 2016

Frappé d'inexistence.






"Il me vient, sous terre, dans le wagon, une impression sinistre, d'oppression, d'écrasement, de ténèbres, de mort. Je me sens, et les autres voyageurs avec moi, frappé d'inexistence, vidé de toute signification et réalité, submergé de désespoir."
Pierre Bergounioux, Carnet de notes 2011-2015

Dans le cœur de l'insomnie, reprenant le rendez-vous que j'improvise quelques soirs avec le journal de Pierre Bergounioux (et quel regret d'avoir si peu lu les journaux d'écrivains, faudra se rattraper), je lis cette phrase. "Frappé d'inexistence". Je cherchais depuis quelques jours les mots qui diraient mon sentiment à subir cette ville depuis mon vélo (2 x 40 minutes/jour) et à buter contre le regard délavé d'une partie de ses habitants. Et ce sont les mots de Bergounioux qui me sautent à la gueule. Ce n'est pas sous terre, dans le métro, que je connais et reconnais ce sentiment d'inexistence, c'est en surface et malgré le soleil de ces temps-ci, rien n'y fait, le spectacle de désolation qui me submerge est si fort que je ne sais où trouver refuge pour m'éviter la dissolution.
Et là, dans quelques minutes, il faudra remonter sur sa bécane et y aller dans cette ville qui ne m'est plus qu'étrangère. Elle est morte. Ou bien est-ce moi.



mardi 6 septembre 2016

Deux fois 40 minutes.




Déplacer un rendez-vous.
Déplacer une répétition.
Eclaircir deux jours à cheval sur les deux semaines.
Consulter les prévisions météo.
Décider.
Bloquer ces deux jours.
Rien ni personne ne pourra venir bousiller ça.
Forêt. Village. Silence.

Parce que chaque jour, traverser partie de ville à vélo jusqu'à la nausée.
Deux fois 40 minutes à noircir ses poumons d'images de déglingue, d'abandon, de visages hagards, de silhouettes avinées, de champ de bataille en somme où chacun n'est plus que le fantôme d'un humain d'avant.
Deux fois 40 minutes à sillonner des zones puantes, ivres de détritus, comme une poubelle géante offrirait aux rats son contenu en putréfaction.
Deux fois 40 minutes à se confronter aux individus tous plus individus, chasseurs, prédateurs, proies et ennemis les uns que les autres.
Deux fois 40 minutes à humer l'air noir des regards d'une nouvelle Cour des miracles où chacun gagne et perd dans un même mouvement sa portion de territoire.
Deux fois 40 minutes qui sont combat, celui auquel tu assistes, celui auquel tu te livres, celui qui t'épuise, que tu sois gladiateur ou spectateur.

Forêt.
Village.
Silence.

Deux jours.

dimanche 4 septembre 2016

Artaud en juste cent mots





acides âcres avinés accumulés
mot porteur mort tripoteur
gestes graves glandes glabre
carcasse grasse salace mélasse
gros ogre gras gore
trou tordu trop torve
débris détruit dégluti démuni
corps cassé calciné congelé
carlingue déglingue dézingue dingue
décapé décharné dessoudé défoncé
gonflé gravé grugé gorgé
trique phallique toxique pornographique
batte botte butte bite
urine urticante urètre urgence
sperme suintant sadique sourire
morceau cerveau lambeau peau
bave sève pus sang
ulcère viscère cancer macère
humeur odeur sueur tumeur
crâne crevé crabe crispé
hurlement dément descend dedans
effort étouffement
effroi étourdissement
démis
dépit
délit
déni
effacement douleur estime chair
présence
existence
absence
silence




Ecrit dans le cadre de l'atelier en ligne de François Bon

http://www.tierslivre.net/spip/spip.php?article4342

jeudi 1 septembre 2016

20.000 lieues dans le désert.





Forcément j'y ai repensé à ce désert en convoquant le lieutenant Giovanni Drogo dans le billet précédent.

Pensé à ce qui hante, pas ce qui plaît ou séduit ou fascine ou interroge ou passionne.

Non ce qui hante.

Ce qui occupe entièrement l'esprit, qui marche en toi sans se soucier de ta disponibilité ni de tes préoccupations, qui dépose son irrationnelle présence au milieu de ton village que tu as déjà bien du mal à diriger en bon père de famille, qui te plante des images de cheval blanc dans la plaine devant les yeux obligés de s'absenter du réel, qui fait de toi son lieu pour apparaître et disparaître au gré de ton inconscient que tu as déjà bien du mal à refouler en bon soldat de l'humanité, qui n'attend aucun mot de passe pour éventrer ta forteresse et y faire pousser une unique fleur.

Ce qui hante et continue de hanter à mesure que le temps passe c'est l'idée que le temps justement, quelque part pour quelqu'un, puisse s'arrêter.

Comme Némo en sa forteresse mobile, Drogo me cherche et me provoque.

Jamais je n'ai rêvé d'être lieutenant ou capitaine.

Toujours j'ai rêvé de voyager sans bouger.

Un jour sans doute, assis sur un lit à regarder fixement la fenêtre, je verrai un poulpe géant emporté par le vent venu des montagnes.



Parfois tu t'appelles Drogo





Tu vas l'avoir ta journée à te plonger la gueule dans des cases à compléter des codes à retrouver des numéros nationaux à pas confondre (comme si c'était possible entre toi et ton fils cette confusion quelle posture).
Tu vas chercher et pester à dépatouiller ce que tu n'as pas classé juste accumulé superposé glissé (à la hâte comme en fuite et sachant que tu es perdant d'office rien n'y fait).
Tu vas te démener à justifier ton prêt social et courir l'Enregistrement et les Domaines pour ton appartement moitié vide moitié du temps (qui sûrement mais lentement se décompose comme toi et qu'y faire tu n'as pas un sou pour réparer).
Tu vas relire vingt fois jusqu'à migraine l'ensemble des documents à annexer copier valider faire signer et imprimer (et obsolète ton imprimante t'oblige à courir fourrer ta clé usb oh pas loin dans le quartier mais file à faire tu t'en doutes c'est la rentrée).
Tu vas répondre à l'économat de l'école de ton gamin toujours au centre du labyrinthe que son récapitulatif des frais scolaires de l'année écoulée est erroné (et sur qui compter tu t'interroges si même leur comptabilité informatique est moins probante que tes calculs de fin de soirée à retrouver tes virements à migraine encore).
Tu vas quémander une allocation d'études ou bourse ou aide ou misère accordée et redire ton lien de parenté avec ton fils (comme si leur informatique à mémoire ne le savait pas ce lien et te demandait chaque année de le confirmer quelle bassesse).
Tu vas mélanger des courriers où on t'appelle madame monsieur  même pas datés avec des liens vers des sites et des numéros à appeler pour tout renseignement complémentaire (bien sûr en appelant tu vas t'épuiser à taper des 1 ou 2 ou 3 pour t'exfiltrer et atteindre un service où toutes nos lignes sont occupées veuillez rappeler plus tard mon poing dans une gueule n'importe laquelle).
Tu vas ouvrir ton homebanking et taper 3 chiffres qui te rongent gonflés d'injustice qu'ils sont mais application stricte même pas d'une loi non seulement d'un jugement rédigé à la hâte d'un début d'été avec grossier calcul où alors que tu ressors encore une fois vainqueur et lavé tu en meurs pourtant d'épuisement financier (cependant comme dit l'avocat qui vit de toi purée les bureaux l'appel te coûterait tellement cher que vaut mieux en rester là et c'est ce que tu fais incrédule ou vaincu devant ça autrement dit tu cliques).

Parfois tu t'appelles Drogo et tu ne sais plus ce que tu attends.

Bonne journée mon ami (et tu sais pourquoi tu n'as pas dormi).