mercredi 31 mai 2017

Carnets d'un temps inconnu / 31-05-2017


Ecrire à même le téléphone. 8h20.

Sommeil court, même le fils de 14 ans a peiné à s'endormir. Traîné au salon avec moi jusqu'à 23h30. Fini par dormir à mes côtés. Ça bouge un ado la nuit.

Soleil très vif dès le lever. Mieux vaut ça qu'un ciel bas. Un tour sur FB quand même. Un peu d'actualités sur Libé. Indifférent.

Stressé par la demande de la metteuse en scène qui a repris le projet Candide (première fois en 30 ans que je renonce à un projet mais comment faire autrement quand on ignore le contenu des jours semaines mois à venir) d'avoir l'adaptation prête pour fin juin.

Alors que justement, de quoi sera fait le temps en dehors de l'hôpital d'un côté et de l'école pour les examens du gamin de l'autre? 15 jours d'examens où qu'on soit.

Et écrire, temps et tête à écrire pour cultiver son jardin. Et pas un euro qui rentre en dehors d'un jour de tournage dans une série. Tarif plus bas qu'une animation chez Cora. Pour une série diffusée sur France 2. J'entends déjà les « Hé je t'ai vu hier à la télé dans le feuilleton. Super! Bon c'est court mais...»
Mais rien, c'est du job, un jour de contrat.
Ce n'est ni glorieux, ni méprisable. C'est comme ça.

Opération réussite serait titre du mois/roman de nos vies de juin.

Je croise Milady Renoir dans le tram. Elle va manifester pour soutenir six personnes condamnées pour s'être opposé dans un avion à l'expulsion d'un sans-papier. Échelle des souffrances sans échelon véritable.






Même étage, même salle d'attente. On connaissait les lieux pour moi. On y revient pour elle.

Ne pas regarder les autres qui attendent. Trop démoralisant. Ces visages ternes crispés figés fixés dans le vide.

Déluge de jargon. Clair et obscur. On note. Puis on oublie de noter. Un deuxième avis, il comprend bien le spécialiste.

Quand fini pour elle qui file faire prise de sang dans un autre hôpital, là où l'opération aura lieu, je reste là pour ma prise de sang semestrielle. On fait un concours?

L'infirmière propose un café. Déjà bu assez comme ça au réveil.

Consulté mails. Proposition d'adapter et mettre en scène un texte de Jean Ray.
Que répondre si ce n'est oui. Oui mais.

Propositions d'animations à l'autre bout de la Belgique. 400 bornes A-R. Non. Pitié non, tant pis pour les euros.

11h13. Tram retour. Soleil. Passer l'aspirateur en rentrant. Arrêter de manger du sucre.
Oui mais le chocolat... Arrêtons ensemble s'est-on dit.

Envies immédiates: continuer lecture de «Derborence» de Ramuz. Magnifique écriture. Livre fascinant. Le film vu il y a 30 ans aussi.

13h30. Passé l'aspirateur comme un fou, défouloir momentané.

14h07. Mis un commentaire sur un post de François. Stop Fb pourtant.

Stop.

Il faudrait se replonger dans le travail sur Candide, la concentration est quelque part mais où?


15h. Le plus grand s'en va. A mercredi prochain.


dimanche 28 mai 2017

L'attente / 25



ou
on ne sait comment demain advient commence le jour qui succède à la nuit étirée
ou
on a oublié quelles furent les premières pensées comment on a marché juste après droit ou pas droit
ou
on a pas cherché les mots parce qu'on n'a pas osé les chercher plus loin qu'au bout du souffle coupé

ou
on a craint les heures minutes à occuper sans bien réaliser imaginer oser imaginer même le pire

ou
on a fait à manger le cœur distrait la main ailleurs le regard gros
ou
on a tant fixé l'écran sans rien comprendre à ce méli-mélo de témoignages vrais faux

ou
on s'est pris la main plus que d'habitude ou autrement ou si tendrement dans le soleil pesant
ou
on a réalisé qu'on parlait par clichés si justes qu'on en a ri pas longtemps ou juste souri
ou

ou
on voudrait sauter si haut retomber la tête dans la terre qu'on aime à s'en boucher les oreilles
ou
on voudrait nager à contre courant n'avoir besoin que de soi pour tenir deux toujours


ou



on n'a rien compris sur l'instant ni plus tard ni encore maintenant ni demain ni à l'avenir incertain

ou
comment taire ou dire ou cacher ou pourquoi

ou oui sans doute qu'on va attendre
puis ne plus attendre
puis décider
puis agir
puis résister
puis attendre le cadeau de la vie


vendredi 26 mai 2017

L'attente / 24



24 comme 24 heures dans une journée, comme Vingt-quatre heures de la vie d'une femme de Stefan Zweig dont lecture achevée ce matin (ce Zweig quand même, quel art de dire et redire la pulsion, le vertige, l'irrationnel).
24 comme le jour où publiée L'attente 23.

On peut continuer comme ça à n'écrire rien sur rien de vraiment intéressant sur rien qui vaille la peine qu'on a sur rien qui occupe tant l'esprit et les tendons sur rien rien rien.

Aujourd'hui, le 26, attendre le 29 où précisions et décisions seront données formulées prises lancées. Un branle-bas de combat en somme.

Sommes-nous des bêtes de somme?

Indéfiniment?



Attendre que l'écriture prenne en charge tout ce poids?

Ecrire sur sa petite cour?
Sur sa caravane?
Sur ces projets, tous stoppés net?
Sur ce poste d'enseignant qu'on va te refuser dans quelques jours (probablement) parce que tu ne corresponds pas au modèle du prof de théâtre classique (ta gueule l'écriture l'atelier la recherche la pratique avant la théorie la diversité de ton parcours que tu as dû justifier comme un boulet  inclassable stop)

Ecrire sur soi?
Pour soi?

Pour rappeler le cœur flippant de la vie?

Publier? Facebooker? Blogger?
Quel libellé?

L'attente?

Journal?

Moi moi moi?

Bordel?


ou

Correction des épreuves?




Dans la face les épreuves et pile le reste. 


https://www.youtube.com/watch?v=SY8j9c3iO5s



mardi 23 mai 2017

L'attente / 23




Cette attente-là sent mauvais. Elle est chargée de noire intention. Elle en infiltre chaque seconde passée à fixer les portes alignées qui elles aussi attendent une venue, une sortie, un mouvement. Ouverture. Fermeture. Scénario balisé, inscrit dans le linoléum.
L'espace d'attente est identique en ophtalmologie, radiologie, stomatologie. Seuls changent le numéro et le nom attribués à ces quelques mètres carrés.

Parce qu'il ne peut en être autrement dans la tête dès le matin et sans doute dès les rêves de la nuit, le scénario du pire est écarté. Parce qu'il n'est simplement pas envisageable que pareille chose arrive.

Tu le penses pour toi et pour l'autre. Tu penses qu'il n'y a aucune raison pour qu'on annonce à l'autre mais aussi à toi que le scénario n'est pas le bon.

Donc, à deux, dans quelques mètres carrés, on attend. On fixe les sièges soudés par trois, les petits tableaux floraux, le numéro 21, les portes des cabines, le couloir interminable, le néon, une revue de décoration, un prospectus abandonné, son téléphone, on fait défiler l'actualité Facebook, les sièges toujours soudés par trois, le couloir abandonné, une petite revue de décoration, son téléphone éteint, le numéro inchangé, le néon et le néon voisin, on se fout de l'actualité et de Facebook. Parce qu'on se dit qu'il n'est simplement pas envisageable.

Enfin, on est appelé. Trente minutes plus tard on reprend le couloir, on est écrasé par le néon, on cherche son téléphone, on a envie de vomir dans la revue de décoration. On est dans le scénario qu'on pensait pas envisageable.


samedi 20 mai 2017

Voyage à l'intérieur de ma cour / 3



Je mange des fleurs. Avec un peu de culpabilité quelque fois. Quand je me suis mis à m'intéresser aux plantes comestibles et que j'ai découvert l'impressionnante quantité de ce qui se mange à même les chemins et les sous-bois, j'ai eu plus de réticences avec les fleurs. Croquer une racine de carotte sauvage, ajouter dans les salades des feuilles de pissenlits, concocter un pesto à l'ail des ours, rouler une feuille d'ortie pour en casser les poils urticants et la déguster sur le champ, tout ça  je le fais avec un plaisir léger de Robinson des temps modernes. Mais pour les fleurs, il y a comme une gêne à engloutir tant de délicate composition, comme une honte à massacrer chaque petite sculpture colorée pour satisfaire mon besoin de consommer sans intermédiaire les bienfaits de la nature.
En avril,  les fleurs de ciboulette apparaissent et viennent me provoquer sous mes fenêtres. D'abord contenues dans un bouton violet ou bleu lavande, elles finissent par éclater et déploient avec générosité des dizaines de petits pétales tournés vers le monde. Il suffit alors que je traverse la cour pour être irrémédiablement attiré par cette offrande. Un instant, je savoure la beauté de la fleur mais stimulé par sa saveur délicieusement piquante (mais plus douce que celle de l'échalote ou de l'oignon) je range ma culpabilité au fond de ma poche, je coupe la fleur et la croque d'un coup sans attendre.
Et c'est bon, simplement bon.


mercredi 17 mai 2017

L'attente / 22




- Tu attends aussi?
- Oui, j'attends mon tour.
- Moi aussi, j'attends mon tour.
- On est arrivé en même temps?
- Oui, il me semble.
- Ce sera à qui le tour alors?
- Sais pas.
- Qui va y aller le premier?
- Le premier arrivé.
- Qui est entré dans la pièce le premier?
- On est entré en même temps.
- Il me semble aussi.
- On va entrer à tour de rôle.
- Ah oui bonne idée.
- Toi ou moi d'abord?
- L'un et puis l'autre.
- ...
- ...
- Tu attends pour quel rôle?
- Le rôle du gars qui attend je crois et toi?
- Le rôle du gars qui fait attendre je crois.
- Attends non je crois que c'est moi le rôle du gars qui fait attendre.
- T'es sûr?
- Non mais je crois que j'ai plus la tronche du gars qui fait attendre que de celui qui attend.
- Regarde-moi.
- Oui, c'est pas faux, alors que moi j'ai plus la bobine de celui qui attend.
- Regarde-moi, oui il me semble.
- C'est d'abord le rôle du gars qui attend qui entre en premier non?
- Non, plus logique que ce soit le rôle du gars qui fait attendre qui entre en premier?
- Pourquoi tu dis ça?
- Faut que le gars qui fait attendre soit déjà là pour qu'il puisse faire attendre l'autre.
- S'il est déjà là, pourquoi il fait attendre le gars qui attend?
- Pour jouer avec ses pieds.
- Ce serait plus logique que le gars qui fait attendre soit pas encore là et que ce soit justement parce qu'il est pas encore là que l'autre doit attendre.
- Non, c'est le rôle du gars qui "fait" attendre, donc c'est qu'il le fait exprès de faire attendre l'autre.
- C'est un salaud alors.
- Oui c'est un rôle de salaud.
- Et l'autre c'est une victime.
- Oui c'est plutôt un rôle de victime.
- Attends, j'ai pas envie de jouer les victimes moi.
- Tu crois que j'ai envie de jouer les salauds?
- ...
- ...
- Et si on entrait en même temps?
- La victime et le salaud?
- Oui sans dire pour quel rôle on vient.
- Oui, ils verront bien à nos gueules qui va jouer quoi.
- On y va alors?
- Vas-y le premier.
- Mais tu me suis?
- Oui juste le temps de me refaire une beauté.


mardi 16 mai 2017

Voyage à l'intérieur de ma cour / 2



Fichée dans un trou du mur, elle a survécu au transport depuis les Cévennes. Même pas besoin d'un peu de terre pour qu'elle se sente bien. Chapardée dans le village où on logeait, elle n'était pas encore en fleur. Le rose est vif et brillant, tout droit sorti d'un spectacle à paillettes. Les plantes de rocaille amènent un petit vent du sud dans mon nord urbain. Pourvu qu'elle fasse des petits.



lundi 15 mai 2017

Voyage à l'intérieur de ma cour / 1




Il a fallu le temps avant que la première mésange s'avise de venir picorer dans une des boules de graines que j'ai suspendues le plus haut possible. Deux mois qu'elles attendent de la visite. C'est chose faite et avec régularité depuis plusieurs jours. Est-ce toujours la même mésange? Peu importe. Ca me ravit et quand le hasard me met en présence de la visiteuse, j'arrête tout, je m'immobilise et surveille le chat qui soupire pas loin. On est bien. On soupire ensemble.


dimanche 14 mai 2017

L'attente / 21



elle lui arrache sa langue véloce à celle-là
non mais dis
elle lui extirpe la glotte prétentieuse et la jette aux muets
des fois
elle lui coud les joues savantes et souffle dans la bouche
encore quoi
elle lui grave les lèvres habiles de sa rage
plus jamais
elle lui assèche la salive de poussière âcre
tiens

attends-moi susurre-elle
ivre de larmes pierreuses

à projeter tes sons irréfléchis
tu gommes ma langue

ma langue de silence

c'est doux ce silence
et ca coule lentement
comme en rêve
enfin



mercredi 3 mai 2017

Dehors est un mirage.




D’ici on peut voir un héron traverser le ciel plusieurs fois par jour.

D’ici on aperçoit les câbles à haute tension qui relient deux pylônes qu’on suppose.

D’ici quand le soleil se couche on profite des nuances chaudes que prennent les nuages.

D’ici on distingue les collines boisées qui se teintent de vert à l’arrivée du printemps.

D’ici on a la possibilité de contempler la cime des peupliers qui bordent l’étang.

D’ici on entend l’accélération des motos qui empruntent la côte.

D’ici suivant la direction du vent on identifie le flux encombré de l’autoroute.

D’ici par temps de pluie on perçoit la musique des gouttes sur le préau.

D’ici la nuit on supporte les cris des insomniaques en manque.

D’ici le matin on reconnaît le bruit des chariots à roulettes.

D’ici quelle que soit l’heure on ne sait quoi écouter.

D’ici quelle que soit l’heure on ne sait plus entendre.

D’ici quelle que soit l’heure on regarde dehors.

D’ici quelle que soit l’heure dehors est un mirage.

D’ici quel que soit le mirage on s’endort les yeux ouverts.

D’ici qui qu’on soit on imagine le dehors.


Ecrit dans le cadre du collectif "Les écoutes bienveillantes"