mardi 31 mai 2016

Main du 31 mai 2016.



A quelle pâte mettre la main ce mardi?

Dis-moi combien tu paies et je te dirai qui tu es.
Le lien entre le carton bleu et le lecteur de carte bancaire passe par moi et malgré moi. Je ne suis que momentanément (et si brièvement que la notion de temps est définitivement très relative) dépositaire de trois chiffres accolés serrés comprimés et leur affichage sur l'écran est un leurre. Ce mouvement de crédit/débit épuise la vie, assèche le futur et précipite le présent dans une précarité encore supportable. Pour combien de temps, combien de renoncements, d'accommodements raisonnables et de croix à tirer sur un essentiel qui se réduit au singulier, les plaisirs futiles se faisant souvenirs mais sans regrets.
A ouvrir si souvent le robinet, le crédit s'estompe, le débit devient permanent et le temps s'écoule pas virtuel pour un sou.


lundi 30 mai 2016

Main du 30 mai 2016.


A quelle pâte mettre la main ce lundi?

Rouler sous la pluie ininterrompue depuis la nuit. Celle-ci n'a pas porté conseil, n'a rien apporté en fait, ni sommeil, ni réponses, des questions en surplus au lieu de cela et cela a ramené à cette triste nouvelle du weekend. Un camarade si jeune qui s'en va, ce n'est ni dans l'ordre des choses ni dans le désordre des combats. A se bagarrer pour exister dans cette communauté théâtrale qui n'en est pas, à se coltiner une saleté qui épuise, on s'en va alors qu'il y a encore tant d'expériences à traverser en principe. Mais les principes.

Ne jamais cesser de questionner et requestionner.
Le travail et la vie.
Ecrire pour cela.

On a fait ce travail de questions qui entraînent des questions avec Julie en revoyant l'espace scénique du projet Gorki. Garder ou pas cet écran, changer la taille, mettre à vue les rétroprojecteurs, faire éclater les cadres, tisser un rapport plus ludique entre l'acteur et les manipulateurs, essayer, bouger, ouvrir, descendre dans la salle, regarder, remonter sur le plateau, déplacer, faire le point, réessayer. On avance.

La pluie matraque le toit, la cour s'inonde, on a la chance de chercher une voie.

Salut Romain.

dimanche 29 mai 2016

Main du 29 mai 2016


A quelle pâte mettre la main ce dimanche?
Revenir à Copi après 10 ans d'absence.
S'attacher à revisiter "Une visite inopportune" pièce testamentaire inouïe comme tout son théâtre.
Déjà abordée en 2001.
Qu'est-ce que quinze ans d'écart peuvent amener à ma lecture de ce texte?
Il faudra entendre les voix des acteurs ce soir pour commencer à chercher une réponse.
En attendant, effacer au mieux les souvenirs, entre réussite et regret.
Et y aller presque vierge et s'y perdre.


samedi 28 mai 2016

Le murmure des pages.



Ce n'est pas tant le fait d'avoir trouvé ce dictionnaire d'un autre temps posé là dans un faux piano  à l'extérieur d'un chapiteau de cirque que je retiens. Si au moment où j'enclenche la vidéo sur mon téléphone, seul le désir de fixer cette géographie d'un cirque bientôt sur le départ me pousse à filmer et si j'ignore qu'en marchant je vais tomber sur le dictionnaire, si même c'est cet imprévu que j'aime dans l'acte de filmer, cette ignorance de ce qui va intervenir au moment de la prise (comme le pigeon dans le parking du centre commercial l'autre jour), si l'excitation au fond est bien dans le déroulement inconnu de ce temps de filmer, ce que je retiens de cet instant c'est le bruit discret des pages tournées.




J'ignore d'où vient le phénomène: le bruit des pages qu'on tourne, que ce soit livre de poche ou gros dictionnaire, catalogue de jardinage ou syllabus de cours, a toujours provoqué en moi une envie de sommeil quasi instantanée. De là sans doute la torpeur qui a accompagné une partie de mes études secondaires. Enfant, lorsque j'accompagnais mon père, en période de congé scolaire, dans sa tournée de représentant de commerce en matériel électrique ou en quincaillerie et que je le voyais tourner les pages de ses catalogues pour faire l'article, j'étais comme hypnotisé tant par le geste de la main qui cherche la bonne page que par le son produit par cette recherche. Même si les pages étaient glissées comme cela arrivait parfois dans des chemises plastiques, l'effet se produisait et j'ai souvenir d'avoir quasi dormi debout ou assis à l'écart dans bien des magasins visités.
Pour un insomniaque comme moi, la présence d'une tourneuse de page à mes côtés se révèle donc comme le somnifère le plus efficace qui soit, et l'addiction qui en découle est des plus épanouissante.

mercredi 25 mai 2016

A TOUR DE BRAS. Une histoire d'articulation.




Manœuvre verte

Décharge à ciel couvert

Ville à plus d'un tour

Sommeil au cœur gris

Tonalités uniformes

Bâti et à bâtir

Quai des brumes matinales

Têtes de pont

Domination, articulation, cargaison.



lundi 23 mai 2016

Jour de Tribunal en cinq points.



1. Jour de tribunal. Jour d'inconscience. Jour de souffrance. L'eau qui tombe sur la ville depuis hier ne lave rien. Ni souvenirs, ni colères, ni angoisses face à l'après-midi qui s'annonce. Elle semble offrir un écrin à la folie ordinaire qui encombre les tribunaux et imprime ses cicatrices à l'enfant. Elle noie les pensées où, à refaire l'histoire, sa propre histoire, on se transforme en zombie éreinté par le combat décennal et ruiné de cette énergie passée à se défendre face à la détermination destructrice d'un être dont la vie, somme de frustrations et d'échecs, se passe à détruire la vôtre et celle de l'enfant issu de cette relation. Lui, l'enfant, le jeune adolescent qui plie sous le poids de ce qu'il sait et surtout ne sait pas, occupe sa journée d'école et tente de se frayer un chemin hors du brouillard persistant.

2. Journal interrompu d'un jour sans fond.

8h05. Levé. L'effet du somnifère est encore présent. Café à faire. Nouveau paquet de café à chercher à l'épicerie turque au coin de la rue. Pluie.
8h30. Vision morcelée sur mon téléphone de la dernière vidéo de François Bon à Montréal. Trop petit l'écran. Pas assez réveillé et les pensées en poubelles non triées. Ouvre une page sur ce blog. Ne vais pas loin, juste le point 1. Pluie.
9h15. Déjeuner à deux. Etre à deux pour affronter cette journée de cauchemar renouvelé. Œufs à la coque. Pluie.
10h30. Passé chez moi pour scanner dernier extrait de rôle et envoyer copie à l'avocat. Il manque toujours un document. Un dossier n'est jamais complet. Pluie.
10h40. Donné à manger au chat qui n'a pas d'appétit depuis quatre jours. Mon angoisse serait communicative? Constaté sortie en fanfare des limaces dans le petit potager. Pluie.
10h50. Vision complète et sur écran d'ordinateur de la vidéo de François Bon. Plongée avec lui dans les faubourgs de Montréal "la porte maritime vers le dedans de l'Amérique" comme il l'écrit. Rendez-vous rassurant avec ces vidéos devenues points de contact indispensables et attendus par moi. Pluie.
11h. Le temps d'attente jusqu'à 14h conjuré par petit moment d'écriture de ce mini journal. Pluie.
12h30. Mangé deux tranches de pain et bu jus de légumes malgré l'estomac qui se noue. Pluie.
13h. Pris tram 93 qui nous dépose devant le Palais de Justice. A l'entrée du vieux mastodonte, une fouille comme à l'aéroport avec obligation de laisser ses affaires, vider ses poches et les retrouver plus loin après qu'un gardien ait passé détecteur sur toute la surface du corps. Retrouvé cinq secondes en position christique bien malgré moi.  Désormais les comparutions se font à huit clos. A toute à l'heure. Bisous. Pluie.



3. Sorti au bout d'une heure dix d'audience. Lessivé, ahuri d'entendre ce qu'il faut entendre, obligé de rester assis alors que seule une envie  de hurler, prise de parole brève, que dire après un tel nettoyage et retour chez soi dans la grisaille enveloppante des transports en commun. Confiance dans la juge.

4. On va faire des courses? On fait quoi? Un magret? Oui. Une bouteille? Oui une bonne.  On y va? Oui.

5. Quelle trace sur moi de toute cette boue?

samedi 14 mai 2016

Journal. Ecrire dans son coin.

 
 
 
 
 
Ecrire en salle de répétition. Salle de travail, salle de recherche, laboratoire. Toutes les appellations sont justes et forcément incomplètes. Ecrire ensemble avec Julie qui est à l'origine du projet. "Ma vie d'enfant" de Maxime Gorki, c'est son envie, et nous, à l'écriture, la mise en scène, la musique, la manipulation des ombres, le jeu, nous nous réapproprions son désir et il devient un désir collectif et ensemble, vraiment ensemble, même si pas tous ensemble en même temps dans le même espace, nous cherchons. Nous prenons le temps, personne ne nous salarie pour cela, nous vaquons chacun de notre côté à d'autres occupations, parfois rémunérées et nous gardons des périodes pour nous retrouver. Il en sera comme ça pendant des mois encore avec cependant une date butoir le 10 septembre pour une présentation du travail là où il en sera arrivé.
 
 
 
 
Revenons à écrire. Ce spectacle qui fait appel aux ombres (rétroprojection), à la vidéo, à la musique live (piano, violon, accordéon), à la manipulation d'objets et au jeu d'acteur est comme une superposition de couches narratives, une imbrication plutôt et chaque couche influe sur les autres, en détermine la nécessité, la justesse et cette justesse évolue et se modifie constamment. Les pistes ne cessent de se multiplier, parfois attendues, redondantes, mille fois vues et parfois singulières, offrant des éclats poétiques, des fulgurances qu'on essaie - et en vain quelques fois - de reproduire, de retrouver. Depuis quelques semaines, j'écris dans mon coin au départ de ce que Julie souhaite conserver du bouquin de Gorki. Seulement, écrire dans son coin, c'est comme être puni, au coin. C'est s'isoler de la réalité des expériences à faire à six, et j'étais à la peine par moments pour faire surgir l'énergie de l'écriture. Elle venait oui, mais comme déconnectée de sa destination, fondée sur des pratiques qui avaient fonctionné ailleurs lors d'autres processus de création. Mais l'écriture n'est pas reproductible, quel que soit le projet. Elle est chaque fois autre et nouvelle et si elle n'est pas cela, elle est déjà morte.
 
 
 
 
Toute cette semaine, j'ai écris sur place, au départ même de l'exploration qui nous réunit. La circulation des idées, des tentatives et des questionnements de chacun a traversé l'ordinateur pour venir chatouiller, provoquer, déranger, malmener ce qui s'affichait sur l'écran et le sentiment que l'écriture pulsait enfin au diapason des instants présents a changé la donne. Tous (Julie, Sabrina, François, Michaël, Sylvain et moi) nous avons eu des emballements, des égarements, des instants d'hébétude ou de délire, de sérieux ou de légèreté, et sur cette somme de déambulations libres, je peux m'appuyer pour retourner dans mon coin quelques jours et sentir cette solitude non comme une punition, mais une opportunité indispensable pour revenir à la prochaine session les bras chargés de
propositions pertinentes. Alors, comme cette semaine, dans ce lieu magique qui rassemble ateliers d'artistes et de scénographes bidouilleurs, vieux anars aux mains baguées et vieux clébards, on pourra inventer la suite et faire des pauses dans la cour inondée de soleil.
 

jeudi 12 mai 2016

Père.



Au réveil, le sentiment de vide est plus puissant encore que la veille. La nuit a été chaotique. Difficile d'empêcher le cerveau de faire surgir moments forts et anecdotes tendres d'un parcours de six ans environ aux côtés d'un homme dont on réalise (au sens où on nomme clairement) qu'il a été un père et que vingt ans plus tard, son accent, sa voix, sa dégaine vous ont accompagné au quotidien en toute discrétion. Le revoir au hasard d'une rue le mois dernier a confirmé cela, cette importance capitale dans votre chemin d'être humain avant même que celui d'artiste. Cela fait pile vingt ans donc que, sur ses encouragements, j'ai arrêté d'être son assistant pour foncer vers quelques propositions et aventures de mises en scène qui se présentaient ailleurs. J'emportais dans mes bagages huit spectacles vécus à ses côtés, comme assistant chaque fois, comédien et adaptateur une fois.
Une des choses les plus fortes que je retiens aujourd'hui, c'est qu'il m'a ouvert à la singularité de chacun de ses complices de travail, avec cet art si juste de faire éclore le talent de ceux qu'il avait choisis, comédiens, scénographes, éclairagistes... Que de comédiens magnifiques, toutes générations confondues, j'ai rencontrés grâce à lui. En dresser une liste complète est vain - et pardon pour ceux qui ne sont pas mentionnés - mais dans le désordre de ma tristesse ce matin, je revois d'abord Frédéric Latin (l'autre maître) et Nicole Valberg. Mais aussi Francine Blistin, Julien Roy, Suzanne Colin, Pierre Dherte, Francis Besson, Jules-Henri Marchant, Thierry Lefèbvre, Jacques Viala, Stéphane Excoffier, Gérald Marti, Françoise Gillard, Michel Israël, Jaoued Deggouj, Valérie Marchant, Christian Crahay, Danièle Denie, Luc Van Grunderbeek, Benoît Verhaert, Circé Lethem, Olivier Thomas, ...
Et puis les auteurs rencontrés Christopher Hampton et Tom Stoppard... et l'invitation à venir le voir à Paris où il a bossé avec Didier Sandre et Anny Duperey et se retrouver à table avec ceux-là à manger des côtes d'agneau... et tous ces bouquins qu'il offre aux premières et c'est lui qui me mène vers la lecture de Stevenson, Conrad, James, London...
Plus tard, travaillant avec Philippe Volter, je me souviens que déjeunant avec Philippe, il s'est mis à me poser mille questions sur la manière de procéder d'Adrian. Il m'était impossible de répondre très concrètement tant sa pratique s'exerçait avec légèreté, je n'y voyais aucune méthode hormis une attention acérée aux infinis détails du comportement humain. Avec un respect donné à chacun, sachant que chaque comédien fonctionne différemment et c'était peut-être là son immense talent.
Plus tard aussi, à la mort de mon père, Adrian m'appelle et juste quelques mots au téléphone suffisent.
 
Adrian était impressionnant de cocasserie et d'intelligence, de malice et de bienveillance.
Ce matin je me sens orphelin mais riche de tout ce qu'Adrian m'a transmis.


dimanche 8 mai 2016

Bientôt, tu vas claquer.



Oui, bientôt tu vas claquer ton pognon dans un nouveau mastodonte commercial qui s'édifie à quelques mètres du canal et du Domaine Royal. Bientôt, que tu en ressentes le besoin ou pas, tu vas claquer ton salaire ou ton chômage dans une suite de sollicitations toutes plus obsolètes les unes que les autres. De l'extérieur, ce temple de la dépense offre un étonnant chapeau dont la signification échappe, mais ce qu'on voit dessous ce sont les escaliers de secours que tu emprunteras en cas d'incendie ou d'attentat si tu as eu la chance d'y accéder.
Quand tu auras claqué plus qu'il ne t'en est permis par ta banque, tu pourras toujours descendre un peu plus bas, sous le pont, bien qu'il n'y ait pas d'escaliers prévus à cet effet, mais l'ascenseur social t'y enverra sans que tu en fasses la demande. Comme tu le vois, des matelas sont disposés çà et là et avec un peu de bol tu pourras récupérer quelques déchets atterris là grâce aux gestes généreux des adeptes du temple qui n'auront pas trouvé poubelle à leur pied.
Bref, où que tu sois, tu vas claquer.

Ps: une pensée pour le gars qu'on ne voit pas bien sur l'image mais qui est bel et bien couché contre le matelas posé de biais sur les sacs de gravas.