mercredi 19 août 2020

Dehors - saison 1







Dehors / 1

 

Dehors est un souterrain à ciel ouvert.

Dehors ressemble à un silence d'orchestre

Dehors regarde nos yeux à la jumelle.

Dehors vend sa réalité au plus offrant.

Dehors s'étale dans un dimanche sans bord.

 

 

Dehors / 2

 

Dehors s'ingénue à danser sous nos yeux empêchés.

Dehors est une canaille qui prend l'apéro tout seul.

Dehors achève un slow au bord une piste déserte.

Dehors supplie des bribes de conversations.

Dehors est un mur d’escalade.

 

 

Dehors / 3

 

Dehors est loufoque.

Dehors est univoque

Dehors est réciproque.

Dehors est soliloque.

Dehors est ventriloque.

 

.

Dehors / 4

 

Dehors s’endort dès le réveil.

Dehors ignore qui vit quel jour.

Dehors est un fragile tour de force.

Dehors renonce à faire la part des gens.

Dehors apprend à ne pas nous reconnaître.

 

 

Dehors / 5

 

Dehors est un mirage.

Dehors est un présage.

Dehors est un message.

Dehors est un naufrage.

Dehors est un carnage.

 

 

Dehors / 6

 

Dehors tu te la coules douce hein.

Dehors tu te tapes la cuisse c’est ça.

Dehors on t’a rien demandé.

Dehors on t’a pas sonné pigé.

Dehors tu vas la fermer oui.

Dehors tu vas t’en prendre une.

Dehors tu la vois elle va partir celle-là.

Dehors on fait moins le malin hein.

Dehors on va sagement rentrer chez soi ok.

Dehors oh recommence pas je dis ça.

 

 

Dehors / 7

 

Dehors est sûrement dévié.

Dehors est totalement dérouté.

Dehors est entièrement déplacé.

Dehors est complètement dépassé.

Dehors est vertigineusement désaxé.

 

 

Dehors / 8

 

Dehors a perdu ses clés.

Dehors joue à qui perd gagne.

Dehors s’en moque depuis le début.

Dehors fait la pluie et le beau temps.

Dehors prend la poudre d’escampette.



Dehors / 9

 

Dehors l’impossible à

Dehors n’est tenu nul

 

Dehors à quelque chose

Dehors est bon malheur

 

Dehors bien qui rira

Dehors dernier qui le rira

 

Dehors chaque à jour

Dehors peine sa suffit

Dehors courir rien ne sert de

Dehors point faut il partir à

 

 

Dehors / 10

 

Dehors ne se lève plus.

Dehors ne se lave plus.

Dehors ne mange plus.

Dehors ne fait plus la lessive.

Dehors ne tire plus la chasse.

Dehors ne fait plus la vaisselle.

Dehors n’ouvre plus les tentures.

Dehors ne sort plus les poubelles.

Dehors se laisse survivre en mode rien.

 

Dehors sent le renfermé.

 

 

Dehors / 11

 

Dehors est une bouche sans dialogue

Dehors est une joue sans baiser

Dehors est un dos sans caresse

Dehors est un pied sans contact

Dehors est un sexe sans partage

 

 

Dehors / 12

 

Dehors envisage de demander la nationalité neutre et non identifiable.

Dehors affirme son engagement en faveur d’une auto-migration interne silencieuse.

Dehors songe à se rapatrier dedans par Gmail, Messenger, Zoom, Whatsapp ou Skype.

Dehors s’interroge sur la possibilité de se procréer lui-même et plus si affinités.

Dehors s’illusionne sur ses chances de malheur à court, moyen, long et éternel terme.

 

 

Dehors / 13

 

Dehors oh

Dehors bon quoi

Dehors sors de là dis

Dehors le jeu est fini tu sais

Dehors on n’a pas que ça à faire

Dehors à quoi ça va nous avancer hein

Dehors les plus courtes sont les meilleures

Dehors tu as pensé au boxon que ça va être après

Dehors il faut te parler en quelle langue pour que ça percute

Dehors on voit bien que c’est pas toi qui va rattraper tout ce bazar

 

Dehors ben dis quelque chose

 

Bon ok j’ai rien dit

 

 

Dehors / 14

 

Dehors suit l’évolution d’heure en

Dehors laisse entendre qu’à l’avenir on

Dehors estime prématuré de décider si

Dehors envisage la possibilité de mettre en place un

Dehors n’exclut pas de pouvoir à terme décider que

 

Dehors vous remercie de votre



Dehors / 15

 

Dehors est un roman raté.

Dehors est une fable éculée.

Dehors est un conte morbide.

Dehors est un éloge hypocrite.

Dehors est une parodie amère.

Dehors est un discours pompeux.

Dehors est un pamphlet désabusé.

Dehors est une nouvelle interminable.

Dehors est une biographie mensongère.

Dehors est un poème sali par un algorithme crapuleux.

 

 

Dehors / 16

 

Dehors est partout las.

Dehors se traîne le regard mou.

Dehors scrute l’horizon les yeux mi-clos.

Dehors erre en quête d’une hallucination.

Dehors vaque à d’improbables occupations.

Dehors rôde dans les parages des espaces vides.

Dehors fouille le sol à la recherche d’un quidam.

Dehors compte les absents qui n’ont même plus tort.

Dehors s’enivre des parfums abandonnés par l’attente.

Dehors arpente les heures  dans l’espoir que le temps se réveille.

 

 

Dehors / 17

 

Dehors pipe les dés.

Dehors se prend pour qui.

Dehors s’en lave les mains.

Dehors tuerait père et mère.

Dehors méprise ses troupes.

Dehors trahit ses convictions.

Dehors joue à qui perd gagne.

Dehors suinte la mauvaise foi.

Dehors vend son âme au diable.

Dehors aura toujours le dernier mot.



Dehors / 18

 

Dehors est imaginé par Georges Orwell.

Dehors est argumenté par Pierre Boule.

Dehors est pitché par Philip K. Dick.

Dehors est scénarisé par Pierre Christin.

Dehors est découpé par Isaac Asimov.

Dehors est storyboardé par Moëbius.

Dehors est colorisé par Philippe Druillet.

Dehors est monté par Frank Herbert.

Dehors est réalisé par H.G. Wells.

Dehors est distribué par Ray Bradbury .

 

Dehors est une création collective qui vous veut du bien.

 

 

Dehors / 19

 

Dehors a rangé son trente et un dans le placard.

Dehors a raccroché cette vieille timbale rouillée.

Dehors ne songe même plus à sortir de l’auberge.

Dehors en a perdu plus d’une et retrouvée aucune.

Dehors est regardé d’un œil dépité par son nombril.

Dehors cherche quelqu’un sur lequel casser du sucre.

Dehors roule à l’arrêt mais n’amasse plus guère de mousse.

Dehors traîne la main dans une pâte parsemée de grumeaux.

Dehors ne met plus aucun sel dans son grain et/ou inversement.

Dehors ouvre sa porte et voit midi, midi une, midi deux, midi trois et c’est long.

 

 

Dehors / 20

 

Dehors Le mépris

Dehors Vivre sa vie

Dehors Tout va bien

Dehors Ici et ailleurs

Dehors Bande à part

Dehors Notre musique

Dehors Nouvelle vague

Dehors Hélas pour moi

Dehors Eloge de l’amour

Dehors Le livre d’images

Dehors A bout de souffle

Dehors Adieu au langage

Dehors Je vous salue Marie

Dehors Sauve qui peut la vie

 

 

Dehors / 21

 

Dehors s’est levé a regardé dedans puis s’est recouché.

Dehors s’est préparé à manger n’a rien avalé puis s’est recouché.

Dehors a compté les heures les heures les heures puis s’est recouché.

Dehors s’est lavé sous les rues sous les ponts sous les parcs puis s’est recouché.

Dehors a essayé de bricoler s’est entaillé la peau a mis un sparadrap puis s’est recouché.

 

 

Dehors / 22

 

Dehors Aline déambule seule.

Dehors se fout désormais du succès.

Dehors les mots bleus gisent délavés.

Dehors cherche ses derniers paradis perdus.

Dehors les marionnettes ont abandonné leur fil.

Dehors

parle lui de nous

si tu le revois.

 

 

Dehors / 23

 

Dehors critique durement la gestion du dedans.

Dehors émet des doutes sur la propagation de la gestion du dedans.

Dehors répond à toutes les questions que vous vous posez sur le dedans.

Dehors comme tous les dehors fait aussi parfois des erreurs à propos du dedans.

Dehors cherche des chercheurs du dedans cherchant à chercher un nouveau dehors.

 

 

Dehors / 24

 

Dehors voudrait que dedans soit gratuit et sans mot de passe.

Dehors voudrait que le canapé soit convertible en balançoire.

Dehors voudrait que la cave à vin soit accessible à n’importe quel arbre.

Dehors voudrait se réconcilier avec le trousseau de clé de dedans.

Dehors voudrait croire que le monde d’après sera oscillo battant.

 

 

Dehors / 25

 

Dehors est un fantasme de fantasme.

Dehors est une passion pornographique.

Dehors est un coït interrompu avant le commencement.

Dehors est une orgie sans volupté sans prélude sans ivresse.

Dehors est une rupture entre deux êtres qui ne se connaissent pas encore.

 

 

Dehors / 26

 

Dehors vaut la peine d’être survécu.

Dehors va pourrir comme il est venu.

Dehors rend tout plus fort d’être tué.

Dehors est prononcé jusqu’à beaucoup trop tôt.

Dehors ne regarde pas ce qui le mêle à plus personne.

 

 

Dehors / 27

 

Dehors est venu nous dire qu’il s’en va.

Dehors ne regrette rien non rien de rien.

Dehors a mis le temps à trouver sa valse.

Dehors plane comme une aile sans avion.

Dehors bécote son public amoureux sur le banc.

 


Dehors / 28

 

Dehors fantasme sur les mots coupe et découpe.

Dehors regrette les mots congestionné et décongestionné.

Dehors voudrait proposer les mots gradation et dégradation.

Dehors aurait préféré garder les mots confiture et déconfiture.

Dehors déplore qu’on en reste aux mots confinement et déconfinement.

 

 

Dehors / 29

 

Dehors selon une étude serait moins contagieux lorsqu’il reste dehors que dedans.

 

Dehors toujours selon une étude aurait mis au point un protocole de recherche d’un vaccin contre la contagion du dehors lorsque celui-ci reste dedans.

 

Dehors toujours et encore selon une étude envisagerait de limiter le nombre de laboratoires autorisés à rechercher un vaccin contre la contagion du dehors lorsque celui-ci a passé au moins 14 jours dedans au contact des habitants du dedans.

 

Dehors toujours et plus encore au-delà-même et selon une étude elle-même fondée sur d’autres études relatives à la mise au point d’une autorisation de vaccination visant le protocole de recherche d’un vaccin contre la contagion non avérée du dedans lorsqu’il a reçu la visite impromptue du dehors non masqué estimerait qu’il lui faudrait attendre une deuxième vague de contamination des habitants non masqués du dedans comme du dehors (sic) pour envisager une réactivation non confinée des modalités d’isolement entre le dehors du dehors et le dehors du dedans.

 

Dehors a pris un cachet et ça lui a fait du bien.

 

 

Dehors / 30

 

Dehors vous ouvre sa jolie petite mercerie.

Dehors vous attend avec une grande variété de jolis élastiques.

Dehors vous accueille avec une gamme élargie de jolis tissus colorés.

Dehors vous offre de jolies tisanes mélisse-tilleul-valériane pendant vos achats.

Dehors vous offre en plus un joli bon de réduction valable lors de votre prochain passage pour tout achat d’un joli rouleau complet (1,4 m x 20 m) d’un joli tissu de votre choix.

 

 

Dehors / 31

 

Dehors a beaucoup de silence mais peu d’écho.

Dehors chante ?

Dehors a beaucoup de passé mais peu d’avenir.

Dehors traverse ?

Dehors a beaucoup d’amis mais peu de visiteurs.

Dehors embrasse ?

Dehors a beaucoup de vues mais peu de regards.

Dehors pleure ?

Dehors a beaucoup de temps mais peu d’occupations.

Dehors dort ?

 

Dehors a beaucoup de tout mais peu de nous.

Dehors ?

 


Dehors / 32

 

Dehors est dans le noir.

Dehors a peur du noir.

Dehors s'habitue au noir.

Dehors apprécie le noir.

Dehors souhaite le noir.

Dehors réclame le noir.

Dehors implore le noir.

Dehors regrette le noir.

Dehors voit la lumière.

Dehors est dans la lumière.

Dehors a peur de la lumière.

Dehors ne s'habitue pas à la lumière.

Dehors n'apprécie pas du tout la lumière.

Dehors souhaite le retour du noir.

Dehors réclame le départ de la lumière.

Dehors implore la lumière de lui rendre le noir.

Dehors regrette de ramper devant la lumière pour qu'elle lui rende le noir.

Dehors voit le bout du tunnel de lumière noire.

Dehors ne sait plus si.

 

 

Dehors / 33

 

Dehors a retrouvé la liberté.

Dehors a retrouvé la liberté de circuler.

Dehors a retrouvé la liberté de circuler pour acheter.

Dehors a retrouvé la liberté de circuler pour acheter de quoi bâtir.

Dehors a retrouvé la liberté de circuler pour acheter de quoi bâtir un nouveau dehors.

 

Dehors est face à un nouveau dehors.

Dehors est face à un nouveau dehors qui lui ressemble comme deux gouttes d’eau.

Dehors se retourne pour voir si on l’observe.

Personne.

Dehors tue le nouveau dehors.

Dehors cache le cadavre du nouveau dehors en dispersant ses morceaux dans la réalité.

Personne n’y voit goutte.

Dehors s’éponge le front.

Dehors se rendort.

Apaisé.


 

Dehors / 34

 

Dehors te propose de jouer.

Associe comme bon te semble suivant l’heure, ton humeur, la météo, ce que tu as mangé (ou pas), ton enthousiasme ou ta déception devant les séries Netflix, la réussite technique de ton dernier Zoom, etc…

 

1.    Dehors va relancer…

2.    Dehors va accélérer…

3.    Dehors va retrouver…

4.    Dehors va récupérer…

5.    Dehors va augmenter…

 

A.    Son PIB.

B.    Sa pollution.

C.    Sa croissance.

D.    Sa circulation.

E.     Son temps de travail.

 

 

Dehors / 35

 

Dehors amorce une phase de déconfinement.

Dehors aborde une phase de désoeuvrement.

Dehors accuse une phase de déboussolement.

Dehors annonce une phase de désenchantement.

 

Dehors annone une phrase de découragement.

 

Désistement et désinvestissement n’ont pas trouvé leur Dehors.

 











vendredi 31 juillet 2020

En lisant / 2 : le dos des livres.





1.

Je voulais tenter d'analyser un chapitre du Rouge et du Noir (Livre second, chapitre XX, Le vase du Japon), ce sera pour plus tard. Trop remué encore par ce chapitre. Prendre du recul pour que l'exercice soit constructif.

2.

Pause Rimbaud. Il a suffi que l'amoureuse évoque des vers de Rimbaud, le poème Sensation, pour que Rimbaud s'impose dans la semaine, dans les discussions, dans les esprits et que j'avoue bien ma brève lecture de son oeuvre, à peine traversée plutôt par des écoutes (Denis Lavant) que par la lecture (hormis Le Bateau ivre). En étais plutôt resté au Rimbaud le fils de Pierre Michon, si beau. Du coup, l'amoureuse désireuse de faire revenir à la mémoire ce Rimbaud tant apprécié jeune adulte, elle retrouve un livre 12 poèmes de Rimbaud analysés et commentés (Editions Marabout), livre épuisé depuis belle lurette. Et l'on se met à lire et poèmes et analyses. Comme pour Balzac, grand intérêt (et plaisir) à lire commentaires et interprétations. C'est Le Dormeur du val et Ma Bohême qui m'occupent. Je trouve un exemplaire de ce livre sur un site de bouquins d'occasion, prix raisonnable. Je l'achète pour qu'un exemplaire trône chez moi. Rimbaud durant deux jours a remplacé Balzac et Stendhal.

3.

De Rimbaud à Mallarmé, il n'y a qu'un pas infime puisqu'ils sont mitoyens dans la bibliothèque. Et voilà que c'est Un coup de dé jamais n'abolira le hasard qui m'occupe pour une insomnie. Youtube suggère une performance de Denis Lavant, puissante et âpre. Elle ne m'éclaire en rien sur ce poème mais se laisser porter par l'énergie de Lavant et des musiciens, c'est une expérience. Je lis deux ou trois choses sur ce poème et son mystère. Je pense au capitaine Achab dans le Moby Dick  de Melville. Allez savoir pourquoi.

4.

Départ dans deux jours pour la Normandie, sans Rimbaud ni Mallarmé mais avec Stendhal et Balzac. Il y aura peu le temps de lire mais ils garderont la chambre et dialogueront peut-être sur la table de chevet.

5.

Fin de jour et balade au parc voisin où j'animerai le 29 août un atelier que j'ai pompeusement intitulé "Promenade Poétique au Parc", très fier de mes trois p. Dans ce parc que j'arpente à longueur d'année, je repère les statues, lit les panneaux historiques, en apprend beaucoup, trouve des pistes d'écriture. Comme j'ai envie que chaque proposition s'appuie sur un poète, une poétesse, j'ai pris Va où de Valérie Rouzeau, livre que j'aime tant et par lequel j'ai accédé à sa poésie. Je lirai une petite heure, trouvant le poème d'appui, ensuite oubliant l'atelier à préparer, me laisserai envahir par son écriture, au souvenir aussi de sa voix. Accompagné d'une bière apéritive. Il fait chaud à Bruxelles.

6.

Ce matin, retraverser le parc avec quelques courses et l'intention de boire un café au coeur de ce havre végétal. C'est La forme d'une ville change plus vite, hélas, que le coeur des humains de Jacques Roubaud qui est dans ma poche. Je suis sûr qu'il y a dans ces poèmes sur Paris matière et appui pour une consigne à écrire dans le parc. J'en trouve plusieurs. Je pense passer vingt minutes dans le livre. Il me tient une heure. Le café est froid, il est oublié.

7.

Toujours se laisser porter par le regard sur le dos des livres. Ayant lu ce matin, une heure pleine, Jacques Roubaud et rangeant le livre, c'est le nom de Philippe Jaccottet qui s'extrait de la bibliothèque. Poésie 1946-1967. Le hasard du livre ouvert sur ce poème :


Qu'est-ce que le regard?

Un dard plus aigu que la langue
la course d'un excès à l'autre
du plus profond au plus lointain
du plus sombre au plus pur

un rapace


Et voilà que Jaccottet serait pas mal non plus dans l'atelier.



vendredi 24 juillet 2020

En lisant / 1 : étagère

Qu'est-ce que En lisant? (Merci Julien Gracq)




Tenter une fois par semaine de jeter ici ce que les lectures, l'écoute de podcasts radio ou la vision de  films sur les écrivains ont troublé en moi, qui trace un chemin hasardeux et tardif dans les littératures.
C'est au fond la nécessité d'écrire sur l'écriture, la lecture, sur soi en somme. Un journal de lectures. De questions. De chantiers.

1. 
Il y a un mois, mon oeil tombe sur Le Rouge et le Noir de Stendhal qui trône sur une étagère de ma caravane. Jamais lu. Comme toute littérature classique, ça m'effraie un peu. Méfiance venue des études secondaires où l'on réussit à me dégoûter de Flaubert (Madame Bovary), Zola (Au Bonheur des dames) et Balzac (Le Lys dans la vallée, je crois...).
En même temps, conscience qu'étudier autodidactement (inventons l'adverbe) la littérature me mènera un jour ou l'autre à ces auteurs. Puis, la découverte de Proust, il y a trois ans et l'avancée lente et fascinée dans A la recherche du temps perdu, la lecture épisodique de Bouvard et Pécuchet de Flaubert, la récurrence de ces auteurs dans la parole de François Bon, un morceau de discussion avec Arno Bertina à Bruxelles où il me parle de Stendhal (je crois au sujet de La Chartreuse de Parme), tout cela me fait prendre le Le Rouge et le Noir sur l'étagère et m'y voilà plongé et totalement fasciné. La personnalité de Julien Sorel n'y est pas pour rien. Il me reste une petite centaine de pages. 

2. 
Recevant une suggestion Youtube d'un téléfilm épouvantable sur Balzac avec Depardieu, je regarde quelques passages, méfiant et intéressé quand même. Je passe des séquences entières tant c'est imbuvable et mal foutu. Mais, du coup, Balzac m'intéresse et j'en trouve chez un bouquiniste. Et décide de sauter dans la pension Vauquer du Père Goriot et là, fascination. J'y suis par petites tranches ces jours-ci. Balzac et Stendhal sur la table de chevet. Bonne cohabitation. Lire les deux en même temps est une belle expérience.

3.
De là, l'envie d'approcher plus nos mousquetaires classiques, je me promets de lire Madame Bovary, de continuer Proust et même de retenter Zola mais lequel, je n'en ai aucun chez moi. J'écoute plusieurs émissions sur Balzac, dont le projet de la Comédie humaine me captive de plus en plus... Et je sors de ma bibliothèque de vieilles éditions qui appartenaient à mon père avec une horrible couverture rouge et voilà que j'ai plusieurs Balzac à disposition (Gobseck, Béatrix, Le Lys dans la vallée, La Peau de chagrin, ...)

4. 
Je demande sur Facebook :
"A la recherche de textes/études/thèses/émissions analysant/comparant les aspects formels chez le quintet Stendhal/Proust/Balzac/Flaubert/Maupassant. Des pistes?

Benoît Artige me suggère évidemment Julien Gracq dont j'ai En lisant, en écrivant, mais que je n'ai que peu parcouru pour l'instant. Arno Bertina me conseille Gracq aussi. Je me procure de Gracq Lettrines 1. Merci messieurs, c'est ce qu'il me fallait. Ces deux Julien Gracq sont passionnants et bienvenus. 

5.
En parallèle aux anciens, je dois dire l'immense bonheur d'avoir lu Sigma de Julia Deck chez Minuit. Troisième livre que je lis de Julia Deck et c'est jubilation de sentir sous l'écriture, l'humour, la pétillance, la construction, le découpage, de sacré portraits d'êtres à la dérive. Au cinéma, Sigma serait filmé par David Cronenberg, ce serait parfait. Bientôt j'irai vers Propriété privée

6. 
Je termine L'âge de la première passe de Arno Bertina chez Verticales. Livre profond, très personnel. Et troublant à lire, pour moi. En deux mots: lors de la rencontre avec Arno à Bruxelles en octobre 2018, il me/nous parle de cette expérience d'ateliers d'écritures menés au Congo avec de jeunes prostituées mineures. Arno, après la rencontre, me donne une plaquette avec des photos magnifiques et des textes de ces jeunes filles. Je lis tous ces textes bouleversants et je regarde longuement ces portraits. 

Aujourd'hui, je lis donc un livre dont je connais déjà un peu le matériau et c'est une expérience étrange. Ce qu'il y a, c'est qu'Arno Bertina y livre aussi, de manière sobre et par là très émouvante, des fragments de lui. Et c'est là que le livre me cueille. Il y a cette phrase que j'ai soulignée "On préfère une blessure ouverte à tous les accommodements, tous les rafistolages." Et cette phrase fait écho à celle-ci dans Le Rouge et le Noir : "Mais sa pensée traitait un peu Julien en être inférieur, dont on se fait aimer quand on veut." 
Et comme on accède à quelque chose de soi en recevant deux phrases, une de Stendhal, une d'Arno Bertina. Dans un commentaire sur FB, Arno à propos de Stendhal :"J'ai dû te dire que c'était le plus grand des plus grands non ?"


7. 
Il faudra écrire sur la surprise de l'ado de 17 ans qui soudain me demande si j'ai du Nietzsche dans ma bibliothèque. Mince, non. Rien. L'ado a regardé quelques vidéos sur le philosophe. Et de se poser des questions sur la notion de surhomme. On va s'intéresser à ce Nietzsche donc. Hier, on a acheté Le Gai savoir et Ainsi parlait Zarathoustra. On a aussi regardé un pathétique documentaire sur Arte, encombré de pseudos reconstitutions avec acteurs, mais on a approché un peu Nietzsche et le pourquoi de sa récupération par les nazis. On y reviendra. Le chantier est ouvert.


mercredi 19 février 2020

Si crues fictions / 91 - 100







91

pétrir ses bonnes intentions jusqu'à la corde
malaxa-t-il
puis il amidonna ses dernières années pour une conservation optimale


92

au spectacle de l’épouvante de soi
se condamna-t-il
puis il érigea un tribunal d’argile pour tout éponger


93

le désenchantement n'a plus d'oreilles coquines
ouït-il
puis il cloisonna ici un conduit inusité
là une trompe oubliée 
plus loin une poche nécrosée


94

ne rien fêter qui ne soit intimement ressenti
s'emballa-t-il
puis il acheta le premier cadeau venu pour la première venue


95

n’être pas de son époque quel talent
cabotina-t-il
puis il salua avec panache les manquements de sa mémoire


96

un sol vierge est à quai
transborda-t-il
puis il ôta la passerelle éclairant l'ancien monde


97

l’inavouable gît au bord des yeux
sourcilla-t-il
puis il enfouit son sommeil à la densité de ses larmes


98

la perspective se rétrécit à vue de pied
tâtonna-t-il
puis il s’engouffra prudemment dans l’exigu et le béant


99

le monde se goinfre de sa propre indigestion
dégobilla-t-il
puis il instaura le déni obligatoire comme religion ultime


100

nous stabiliserons nos fragilités vacillantes
rééquilibra-t-il
puis il inclina l’axe de son corps sur celui de son âme